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Lectures

Vincent Debaene, “L’adieu au voyage” (2010)

J’ai lu récemment le livre de Vincent Debaene intitulé “L’adieu au voyage. L’ethnologie Française entre science et littérature” (Gallimard, 2010).

J’ai trouvé ce livre passionnant, y compris pour des non ethnologues, et y compris pour des étudiants en SIC. A partir du constat d’une double écriture, systématique chez les anthropologues du début du XXe siècle au retour de leurs expéditions (un ouvrage “savant”, généralement suivi d’un ouvrage à la voix “je”, destiné à décrire à la fois la subjectivité d’une position singulière face au terrain et l'”ambiance” des sociétés étudiées), Vincent Debaene piste l’histoire des relations entre ethnologie et littérature dans leur concurrence pour la constitution d’un savoir spécifique sur l’Homme.

Outre ce thème de la double écriture du terrain, Debaene, qui a été l’éditeur des œuvres complètes de Lévi-Strauss à la Pléiade, travaille sur les pratiques éditoriales (écriture et ré-écritures, création de collections), ainsi que sur les croisements entre anthropologues et écrivains surréalistes autour de la revue “Documents”. Il analyse également un certain nombre d’œuvres clés, tant dans le domaine de l’anthropologie (Leiris, Griaule, Métraux, Levi Strauss, etc.) que dans celui de la critique littéraire (Barthes, Agathon, Bataille, Blanchot, etc.). Il ne néglige pas non plus l’analyse institutionnelle (institutions savantes, mais aussi culturelles avec la place centrale des musées), ni celle des concepts (notamment l’évolution de celui de “document” en ethnologie).

A la finale, en s’appuyant sur un matériau empirique diversifié, il réussit à construire un objet qui restitue à la fois l’historicité et l’hétérogénéité des relations entre ethnologie et littérature, sans réduire ces relations à une banale “concurrence” (on est loin de l’analyse des “controverses” et de ses réductionnismes), tout en problématisant de manière très serrée la question du style et de la rhétorique, ainsi que celle de la construction des connaissances sur l’Homme. On en apprend alors autant sur les épistémologies respectives du champ de la littérature (et de l’analyse littéraire) que sur celui de l’ethnologie. Finalement c’est un tournant majeur des processus de connaissance sur l’Homme et sur les textes qui se dessine dans la période traitée, et qui est mis en évidence, y compris à travers l’analyse des valeurs liées à leur communication et à leur circulation sociale.

Bref, c’est pour moi l’un des ouvrages importants écrits ces dernières années en SHS.

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