La forêt de Fontainebleau est en flammes
13 juillet 2026Théodore Rousseau, La forêt de Fontainebleau, 1867.
Comme un air d’apocalypse… La forêt de Fontainebleau, premier patrimoine naturel créé dans le monde, avant les parcs états-uniens, est en flammes. C’est sans doute le plus grand des incendies que cette forêt a subi dans son histoire : déjà plus de 1000 hectares détruits. Le contexte de la canicule – « qui aurait pu prévoir ? » – est déterminant, et démontre l’impréparation criminelle des pouvoirs publics qui n’ont pas acheté ni renouvelé les canadairs, qui dévitalisent tous les services publics (dont les pompiers), et qui ont fait du déni climatique, du mépris des alertes scientifiques et de la haine de l’écologie leur marque de fabrique.
Il y a, semble-t-il, eu des départs d’incendies criminels, mais on ne peut pas exclure la piste des dizaines de milliers de mégots jetés chaque année depuis les fenêtres des voitures, la sur-fréquentation touristique et sportive du site qui multiplie les risques, etc. Il faut aussi savoir que l’incendie a touché des zones principalement peuplées en résineux, forcément plus sèches que celles peuplées de feuillus. Or, l’enrésinement de la forêt est dénoncé depuis des décennies par les naturalistes.
Au-delà des arbres, c’est aussi un patrimoine culturel qui disparaît, avec l’histoire des peintres de l’école de Barbizon qui avaient lutté pour sa protection, avec les sentiers de Dennecourt, premiers sentiers de randonnée balisés au monde et qui ont facilité le tourisme de nature au XIXe siècle, avec les photographies et gravures de Karl Bodmer, les écrits de Théophile Gautier, et de tant de naturalistes, sans oublier la lutte de Bleau Combat dans les années 1990…
J’y amène chaque année des étudiants en patrimoine, avec Pascal Villebeuf qui nous gratifie d’une super visite naturaliste mettant l’accent sur les ravages du surtourisme. C’est aussi un patrimoine scientifique majeur puisque mon université y bénéficie de l’accueil de la Station d’écologie forestière créée là par Gaston Bonnier, en 1889. Bonnier, c’est le créateur de la célèbre Flore Bonnier, bible encore aujourd’hui de la plupart des botanistes. C’est aussi là où Bernard Kalaora, un ami sociologue, a mené sa thèse de doctorat sur l’histoire et la fréquentation de la forêt de Fontainebleau, publiée en 1993 avec pour titre « Le musée vert. Radiographie du loisir en forêt« . Une thèse très intéressante, bourdieusienne et à mon avis encore d’actualité, qui a montré qu’on ne visite pas la forêt de la même manière selon les dispositions dont on hérite et qui sont socialement distribués en fonction des classes sociales, et du type d’éducation reçue. Il n’y a donc pas un public uniforme pour la forêt, mais des manières socialement différenciées de la visiter.
Une forêt c’est tout ça à la fois : un être hybride entre nature, culture et sciences. Un paysage vécu et habité, artialisé par tous les tableaux des peintres de Barbizon mais aussi par toutes les photographies amateurs diffusées sur les réseaux sociaux, ou partagées en famille, c’est encore un patrimoine littéraire et photographique, c’est également un lieu de collecte naturaliste, un habitat pour des animaux, des champignons, des lichens, des mousses, etc. Personne ne peut donc prétendre en être « propriétaire » sous prétexte de la possession d’une parcelle de foncier validée par un notaire. Une forêt, c’est l’archétype du commun, bon à penser pour un futur désirable et débarrassé des grands partages dichotomiques de la Modernité : nature d’un côté, culture de l’autre, les sciences encore ailleurs, et le monde serait bien rangé, ordonné et géré par les bureaucrates de la pensée… Non, une forêt c’est un composite, un hybride de tout cela, n’en déplaise aux amateurs de catégories étanches. On pourrait dire cela également pour les fleuves, les rivières, les montagnes, les déserts, etc. Aucun écosystème n’est « que » un écosystème; aucun paysage n’est « que » un paysage inscrit sur une carte postale; aucune parcelle foncière n’est « que » une propriété privée remplie d’arbres que l’on peut couper à sa guise sans en subir les conséquences. C’est tout ce paquet complexe et hétérogène qu’il faut penser dans ses interactions si on veut comprendre quelque chose à « la nature ».
C’est pour toutes ces raisons qu’il est si difficile d’envisager les « reconnections » au vivant dont on nous rabat les oreilles en ciblant généralement les jeunes (qu’il faudrait sensibiliser dès l’école primaire), ou « les gens » (vaste ensemble flou, comme si la société n’était qu’un gros sac rempli de billes identiques, sans rapports de domination, ni identités réifiées, ni médiations discursives et médiatiques…). Se reconnecter, certes, mais à quoi ? Et comment ? Certainement pas en suivant la piste de grands animaux photogéniques : ce serait-là encore découper l’espace de la « nature » pure et du « sauvage » et en faire une case isolée du reste des médiations et interactions sociales. Certainement pas en invoquant les « bio-régions », pour la même raison : un bassin versant n’est pas seulement un écosystème. Et quoi de commun – politiquement, socialement, culturellement, historiquement – entre les habitants proches du Gerbier de Jonc (source de la Loire) et ceux de Saint Nazaire (son embouchure) ? La quête des « socio-écosystèmes » (ou des formations « socio-spatiales », etc., en fonction des traditions académiques) est en cours, et bien malin qui pourrait prétendre les définir de manière consensuelle. Mais c’est une tâche urgente, et il faut urgemment problématiser sérieusement nos catégories de pensée, de gestion politique et d’action écologique si on veut sortir par le haut – du moins avec le moins de dégâts possibles – du désastre de l’anthropo-capitaloscène.
Espérons en attendant, pour la forêt de Fontainebleau, que les pompiers et les volontaires arriveront à réduire les dégâts !
