Misère du journalisme de commentaire à la française

Misère du journalisme de commentaire à la française

21 août 2026 0 Par Igor Babou

En 1910, Max Weber, le grand sociologue allemand, prononçait une conférence à Francfort sur le Main à l’occasion des premières assises de la sociologie allemande. Selon lui, le « Premier des sujets » que la jeune sociologie allemande devait traiter était celui de la presse et du journalisme. Après avoir décrit brièvement l’importance de la presse écrite dans la formation de l’opinion, après avoir pointé les caractéristiques de la concentration industrielle dans ce secteur – la presse étant selon lui avant tout « une grande entreprise privée capitaliste » disposant de deux types de clientèle, les lecteurs et la publicité -, il en arrive à une question de sociologie comparée internationale :

« […] comment la presse se procure-t-elle au fond les matériaux qu’elle livre au public ? Et que lui offre-t-elle finalement dans l’ensemble ? Le développement constant de la pure relation des faits qu’on observe chez nous est-il un phénomène général ? C’est vrai sur les sols anglais, américain et allemand, pas tellement par contre en France : le Français veut d’abord une presse d’opinion. […] Ce qui est certain, c’est que la fonction sociale de la presse est très différente dans ces deux cas ».

Même si Weber n’évoque pas le cas fondateur de l’article « J’accuse » de Zola, dans L’Aurore du 13 janvier 1898 à l’occasion de l’affaire Dreyfus, on ne peut pas s’empêcher de penser à cette prétention constante du journalisme à la française de s’inscrire dans la lignée de ce texte, un journalisme intellectuel et littéraire, celui d’éditoriaux prenant des positions fortes sur l’actualité, visant à intervenir dans le débat public, en la commentant à chaud et d’un point de vue souvent moral.

L’été 2026 français n’a pas manqué de rejouer cette partition d’un journalisme de commentaire, plus attaché à l’injonction morale qu’à l’examen rigoureux des faits, partition qui a produit une fois n’est pas coutume une musique bien dissonante, avec son lot de fausses notes. Je prendrai exemple sur « l’affaire » Barbara Butch, cette DJ dont le concert interrompu par des militants anti-sionnistes a défrayé la chronique en suscitant une myriade d’articles, de tribunes, de commentaires, de commentaires de commentaires, dans la presse de droite comme de gauche, tous plus ou moins orientés par un même « angle » journalistico-politicien : « démontrer » que l’interruption de son concert par un ensemble de collectifs dénonçant le génocide en Palestine aurait été « violente » et suscitée par un fort « anti-sémitisme », celui de LFI. Sauf que – patatras ! – les trop rares enquêtes factuelles menées sur cette interruption et son déroulement concret démontrent bien autre chose : ni violence, ni anti-sémitisme, ni influence majeure de LFI. Je ne vais pas me substituer aux rares journalistes qui ont mené ce travail d’investigation, aussi avant de poursuivre je suggère au lecteur ou à la lectrice de prendre le temps de lire ce texte d’Elodie Safaris (Arrêt sur images) qui est nécessaire à une bonne compréhension factuelle de l’événement.

On ne dira jamais à quel point la pratique du « contradictoire » par les journalistes est antinomique avec la production d’une information de qualité pour les lecteurs : car le contradictoire consiste à donner la parole aux « camps » supposés s’affronter dans une controverse, généralement sans mener d’enquête, ce qui fait dépendre toute interprétation de l’actualité d’un cadrage médiatique pré-existant puisque ces camps sont d’entrée de jeu pris dans la gangue du débat public médiatique. Cela produit par ailleurs une mise en équivalence, une symétrisation abusive des puissants avec les dominés. C’est ce que dénonçait, de manière brutale quoique concise, une formule attribuée à Jean-Luc Godard qui aurait dit « L’objectivité à la télévision, c’est 5 minutes pour Hitler, 5 minutes pour les Juifs ». Le contradictoire comme symétrisation d’un rapport de domination fondamentalement asymétrique ne peut conduire qu’à des absurdités. Comme l’explique la linguiste Marie-Anne Paveau, « Symétriser permet en effet de ne pas penser la complexité d’une situation, ses contextes et ses points d’énonciation, son historicité. Cela permet également de na pas prendre parti, de ne pas entrer dans la lutte conte les oppressions, qui coûte quelques plumes et parfois bien plus ».

Quant à la pratique de « l’angle » journalistique imposée par les rédactions, elle consiste en un choix préalable orientant le traitement d’un sujet, ce qui conduit la plupart du temps à répondre à une question sans la poser sérieusement, sans mener d’enquête et sans faire acte de réflexivité à propos de l’angle lui-même, qui est naturalisé dans le cadre d’un simple procédé d’écriture non interrogé dans ses présupposés.

Je forme des journalistes depuis des décennies à l’université, et ça fait des décennies que je trouve que la formation des journalistes en France est calamiteuse et ne conduit qu’à de la paresse intellectuelle, du conformisme et de l’idéologie. Je ne développerai pas plus ici tout cela, car il y faudrait des pages et des pages d’exemples et d’observations des pratiques du journalisme et de la formation universitaire au journalisme. Comme je suis persuadé que le journalisme de commentaire est un désastre pour la démocratie, et que cette misère du journalisme est largement produite par les techniques d’écriture et de non investigation (notamment l’angle et le contradictoire), je vais passer rapidement aux solutions que j’entrevois.

Une voie qui permettrait de remettre le journalisme sur le chemin d’une information de qualité, serait la pratique de l’enquête empirique, et aussi – d’un point de vue plus organisationnel mais aussi épistémologique – de sortir les formations en journalisme des UFR de Lettres, où elles sont trop souvent situées et de les insérer dans des UFR où l’enquête sociologique, sérieuse, menée sur le long terme, et avec application et méthode, serait un enjeu, ce qui n’est pas le cas, loin de là, dans les UFR de Lettres, trop occupées à célébrer les artistes, la littérarité, la création et autres fadaises dont le journalisme ne devrait avoir que faire.

Évidemment, une telle réforme structurelle conduirait à l’inemployabilité à court terme des journalistes formés à l’université. And so what ? Depuis quand ne raisonne-t-on plus qu’en termes de professionnalisation à l’université ? L’enjeu éducatif de l’université, selon moi, n’est pas de former des journalistes prêts à bosser pour le marché du divertissement médiatique, qui est aussi une industrie qui produit le délitement du débat public et qui travestit l’information en commentaires de commentaires commentés par des commentateurs incultes ou demi-savants.

L’enjeu véritable serait de transformer à plus long terme le débat public – et donc la démocratie – en y injectant de nouveaux professionnels qui refuseraient, par éthique et parce qu’ils et elles seraient formés différemment, de bosser pour des media fascistes ou simplement peu scrupuleux en termes de production de l’information.

Dans un premier temps, on aurait évidemment un taux de chômage plus important pour ces jeunes (et/ou une sélection plus élitistes au sein d’une classe plus favorisée au plan économique). Mais je suis persuadé que dans un second temps, ces jeunes journalistes créeraient leurs propres niches d’activités et qu’à long terme, cela enrichirait le débat public, et que cela participerait à réinstaurer des marges de démocratie. De route manière, vu ce à quoi ont conduit des décennies de dérives libérales et paresseuses dans nos formations, je ne vois pas trop ce qu’on aurait à perdre, du moins si l’université prenait au sérieux son rôle démocratique (oui, je sais, je ne peux même plus y croire moi-même…).

Reste que l’affaire Barbara Butch est l’un des révélateurs récents des dérives du journalisme de commentaire et de non investigation, celui qui s’est imposé dans nos formations au journalisme à l’université, hélas. Ensuite, cette lamentable affaire montre que les éditocrates des médias mainstream peuvent rejoindre dans la plus profonde médiocrité certains intellectuels et activistes de la gauche « sociétale », soi-disant « critique », trop excités à l’idée de jouer au « dévoilement » en dénonçant l’arrière plan forcément antisémite – selon cette fausse gauche – de toute critique de la politique génocidaire de l’État d’Israël et de ses soutiens culturels. Face à ces commentateurs de commentaires commentés, peu soucieux de factualité, là encore, seule l’enquête empirique peut déboucher sur autre chose que d’inutiles couches d’idéologie.

Enfin, je signale qu’une pratique véritable de l’enquête empirique est une réponse constructive à l’installation des IAg dans le monde du journalisme, car par définition, voire par essence, une IAg ne pourra jamais mener d’enquête empirique, si on entend par là une enquête où l’enquêteur se déplace physiquement sur les lieux de l’investigation, mène des entretiens (et pas du « contradictoire » à la con), observe, prend des notes à partir de ce qu’il ou elle voit, et interprète ces matériaux non pas selon un « angle », mais selon l’articulation entre son expérience personnelle et ce que les matériaux d’enquête peuvent dire sans sur-interprétation, et en suivant des règles de logique argumentative, le tout avec rigueur et méthode.

En fin de compte, il serait urgent d’en finir avec les actuelles formations au journalisme à l’université, et de les transformer radialement en formations à l’enquête de terrain, si possible dans des UFR d’anthropologie ou de sociologie, éventuellement d’Histoire et géographie dans certains cas, mais surtout pas de Lettres, ni d’infocom (ou alors, il faudrait soigneusement sélectionner des formation en infocom alimentées par des préoccupations d’enquête, plus que par des enjeux de littérarité et de communication).

Seule une réforme de ce type pourrait permettre à une gauche de rupture d’envisager un renouveau critique, voire une renaissance plus que souhaitable, dans le domaine des médias. Ça, plus, évidemment, le fait de casser les monopoles financiers et les concentrations horizontales et verticales dans le secteur des médias. Mais une réforme économique ne ferait pas tout, surtout si on négligeait l’enjeu éducatif et épistémologique que je pointe ici.