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Grand soir et zones d’ombres

Étrange période. Lorsque des militants écologistes ou libertaires, disons ceux de la nébuleuse souvent qualifiée comme “la gauche de la gauche” et dont je me sens proche, agissent, et quand ils agissent de manière continue et cohérente comme on le voit dans les différentes “Zones à défendre” qu’ils occupent afin d’attirer l’attention des pouvoirs publics sur un enjeu environnemental, et aussi, ce qu’on remarque moins souvent, dans le but de créer des communautés de pratiques capables d’apprendre à vivre ensemble de manière alternative, bref, quand ces communautés-là agissent, et que ce faisant elle se conforment à l’idéal d’un vivre ensemble utopique et d’une réflexion pragmatique sur ce “vivre ensemble”, alors on leur envoie des grenades offensives, on les blesse dans l’indifférence générale, et on tue l’un de leurs représentants. Et on ne manque pas, dans les médias, de critiquer leurs actions : ils rêveraient d’un Grand Soir, seraient la proie à des illusions enfantines, ou, au choix, cela révélerait le délire de quelques “bobos” ou le fantasme de quelques dangereux idéologues. Et aucune grande manifestation ne vient sanctionner le pouvoir qui terrorise cette jeunesse éprise de renouveau.

Hier, nous sommes supposés avoir vécu un Grand Soir. Il était organisé à l’appel de la sphère politique, et largement médiatisé : on savait, avant même son commencement, qu’il y aurait plus d’un million de personnes. Les médias ont tout fait pour qu’il en soit ainsi, de la même manière qu’il font tout pour qu’il n’en soit pas ainsi quand les acteurs sociaux défendent les services publics ou quand la gauche de la gauche lutte contre le capitalisme que ces même médias défendent, à quelques exceptions près. Au lendemain de ce Grand Soir, célébré comme tel de manière quasi unanime, les éditocrates de service ne manquent pas de souligner que l’événement était historique : la nation enfin réunie, la république rassemblée autour de ses chefs et symboles, les présidents ou représentants de nations amies présents en tête du cortège, les bonnets phrygiens en photo couleur pleine page, la foule en masse autour des drapeaux, bref, on comprend bien qu’il s’agissait de faire la révolution pour que rien ne change. Un Grand Soir, après lequel il est de bon ton d’éditocratiser : “et maintenant, comment convertir cette belle unanimité du Peuple de France ?” se demandent les médias. Déjà passer à la suite. Déjà alimenter la machine à fabriquer de la nouvelle à la chaine. Déjà reprendre ses petites habitudes. Vite, revenir à la routine. Oui, mais avec la satisfaction d’avoir “fait” le 11 janvier 2015. Vite, confondre les causes et les conséquences : le terrorisme se résumerait au millier de jihadistes présents sur le territoire. Le lexique de la “barbarie” se déploie, pratique pour déshumaniser les auteurs de ces crimes odieux, même si en les déshumanisant on perd toute capacité à comprendre leurs actes, et donc à les prévenir. Surtout ne faire aucun lien avec l’interrogation des conditions historiques et sociales qui permettent les passages à l’acte auxquels nous avons assisté… Au mieux, ce qui est tout de même légitime, on se demande comment favoriser ce qui semble avoir émergé : l’espoir d’un renouveau des liens sociaux, du “vivre ensemble”. Mais on laisse dans les limbes les conditions structurelles de ce “vivre ensemble”.

Que des jeunes français, passés par nos écoles, peut-être par nos universités, préfèrent aller se former en Syrie à l’égorgement de leurs compatriotes et au massacre de dessinateurs et de policiers à la kalachnikov plutôt que de contribuer à l’élaboration de ce fameux “vivre ensemble” devrait pourtant nous interroger un peu plus sérieusement. Où avons nous raté une marche ? Des centaines d’hypothèses sont évidemment formulables. Comme je suis universitaire, je ne peux m’empêcher de faire le lien entre la marchandisation accrue des domaines du savoir et de l’ensemble des structures qui contribuent au quotidien à tisser le lien social (éducation, recherche, santé, culture, justice) et la perte de sens que même nous, acteurs de ces dispositifs du lien social, ressentons dans nos pratiques. Car s’il y a des lieux où se forgent le respect de l’autre, l’exigence de solidarité, et la réflexion critique, c’est tout de même de l’école à l’université, dans les musées ou dans les espaces de création artistique, dans les cours de justice, et les lieux de santé. Pourtant, ces dispositifs de la fabrique du lien social sont confrontées à la brutalité – elle aussi “barbare” – des gouvernants européens qui ont décidé depuis plusieurs dizaines d’années de réformes dont nous avons été nombreux à dire qu’elles étaient préjudiciables aux fondements de la démocratie et du vivre ensemble. Nous le disions dès 2000 au moment des calamiteuses réformes inspirées par le Protocole de Bologne, sous l’égide de l’OMC. Nous le répétions en 2009, lors des grandes grèves de l’université, quand la marchandisation du savoir devenait la norme à laquelle il fallait que tous se conforment. Nous avancions pourtant entre des rangées menaçantes de CRS, sous la réprobation médiatique générale. Aucun éditocrate, alors, pour s’inquiéter des générations à venir ni de la dissolution des valeurs démocratiques… Si même nous, universitaires, ressentons au quotidien une telle perte du sens de nos pratiques, si nos missions émancipatrices et de formation à l’esprit critique ne sont même plus reconnue ni légitimées par nos tutelles, comment peut on imaginer que les valeurs démocratiques aient encore un lieu de transmission et d’élaboration critique ?

Je ne crois pas qu’il y ait eu un Grand Soir hier, le 11 janvier 2015. Il y aura un vrai changement uniquement lorsque la société française prendra à bras le corps les problèmes structurels que causent le libéralisme, le productivisme et la croyance dans un progrès continu qui serait impulsé par l’innovation technologique. Il y aura un vrai changement uniquement si on se rend compte que l’économie de marché n’a pas besoin de la démocratie, et que ce qui est en cours, c’est une tentative de liquidation de la démocratie par le bas, c’est à dire par les dispositifs du lien social : éducation, recherche, santé, culture, justice. Car on ne peut pas à la fois vouloir que les gens aiment la démocratie, et détruire ce qui la fonde. On ne peut pas à la fois vouloir plus de compétitivité partout, y compris dans les lieux de savoir, de justice, de santé et de culture et prétendre aux valeurs de solidarité. On ne peut pas vouloir l’universalisme républicain et laisser des pans entiers de la société à l’abandon dans des zones de relégation, sous prétexte de couleur de peau, d’origine confessionnelle ou de provenance géographique. On ne peut pas vouloir à la fois que les marchandises et les devises circulent sans contraintes tandis que les vivants devraient rester dans des lieux fixes, et dans des identités essentialisées. On ne peut pas prétendre réaliser un idéal de laïcité quand nos espaces publics sont complètement soumis à la religiosité du marché et à l’apologie de la consommation, dans une surabondance d’icônes publicitaires. Que l’on pense au métro ou au RER parisien, où le “progrès technique” nous impose maintenant des centaines d’écrans à plasma, en plus des traditionnelles et envahissantes affiches, dans le seul but de déverser un message unique aux citoyens : “consommez, mais ne pensez plus”. Dans les lieux de savoir  de culture aussi, la vénération du Saint Marché et de ses idoles s’est imposée, avec celle, tout aussi dogmatique et irréfléchie, de l’innovation par la technique : on trouve scandaleux quand nos étudiants arborent des signes religieux, mais on les pousse à d’ineptes journées d’intégration à l’économie de marché, on transforme leurs temporalités en les baignant dans une culture de l’urgence, on exige d’eux qu’ils se conforment à une pensée et à des rhétoriques de la compétition, on parcellise les champs du savoir, on technicise toutes les pratiques dans le sens qui convient le mieux aux opérateurs des nouvelles technologies qui trouvent dans les grands comptes des institutions de service public des espaces où structurer leurs marchés émergents : en bref, on privilégie le cynisme, la technicité et l’égoïsme aux valeurs de partage et à la réflexivité. En parallèle, on bride toutes les initiatives écologiques menées sur les campus, on ne favorise que très peu la créativité sociale et institutionnelle, celle qui reposerait sur le sens pratique et pragmatique de l’expérience de vie. C’est sans doute pour cela que les universités ne sont plus des lieux d’inventivité sociale et culturelle, mais des structures de (re)production de futurs employés taillables et corvéables à merci, dont on ne favorise plus l’émancipation. Dans les poches de résistance qui existent encore, cette résistance se fait au prix d’efforts insensés des personnels (enseignants, chercheurs, administratifs, etc.) pour faire vivre des valeurs au sein d’institutions devenues hostiles à ces valeurs et à ces personnels.

Comment imaginer que le citoyen ainsi énoncé, ciblé, transformé chaque jour un peu plus en client, puisse croire une seconde en des valeurs relevant du commun, du vivre ensemble, de l’altruisme et de la construction de soi comme sujet autonome ? Peut-être y croit-il encore – c’est ce que pourraient avoir montré les immenses mobilisations de foules le 11 janvier 2015. Mais les actes terroristes ont tout de même eu lieu, et le front des terrorismes internationaux s’étend chaque jour dans des proportions inédites. Ceux qui font partie de ces fronts de sauvagerie réactionnaire, de toute évidence, ne croient plus à la rationalité, ni à la critique des pouvoirs, ni à l’édification d’un “être ensemble” passant par le respect de l’autre. On ne s’en débarrassera pas par quelques rodomontades viriles, par des rhétoriques volontaristes, et encore moins par un durcissement répressif et judiciaire, si ce sont les fondements des dispositifs qui structurent la démocratie qui ont été sapés durablement de l’intérieur.

Il n’y aura aucun changement possible, enfin, tant que la répartition des richesses dans les sociétés industrialisées laissera sur le carreau du “progrès” autant de monde, et surtout toujours les mêmes : basanés, migrants, jeunes ou rêveurs d’un autre monde possible. C’est le volet économique : il est important, certes, mais il ne peut définir à lui seul une politique. Or, c’est ce volet qui est trop souvent mobilisé, tant à droite qu’à gauche, comme boite à tout faire, à tout penser. Pourtant, une société ne se résume pas à des rapports économiques, loin de là.

Dernière évidence : les terrorismes répandront d’autant plus leur poison qu’on prétendra les traiter par des mesures sécuritaires, comme si le terrorisme était une cause, et non un symptôme, de l’effondrement de nos démocraties…

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