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La Communauté « totalitaire »

NON-TOXIC-c336a[1]Je copie-colle ici un texte de Pascal Maillard, publié dans Médiapart. Je ne vois pas ce que j’aurais pu écrire de différent, dans la mesure où j’adhère à 100% au diagnostic posé par l’auteur à propos de l’université.

http://blogs.mediapart.fr/blog/pascal-maillard/300514/la-communaute-totalitaire

La Communauté « totalitaire »

Au moment où la seule réponse du Président de la République au séisme électoral du 25 mai est l’accélération des réformes, les français doivent savoir concrètement quel monstre administratif et technocratique le gouvernement socialiste est en train de fabriquer avec l’Enseignement supérieur et la Recherche. Les universités sont devenues le terrain d’expérimentation exemplaire d’une nouvelle forme de « totalitarisme ». De cela, comme de l’état de l’Europe et de l’ascension des extrêmes droites, nous sommes tous responsables.

 

La logique d’autodestruction de la politique

 

On peut lire depuis le 25 mai, ici sur Mediapart et partout ailleurs, de multiples prises de position, graves et très inquiètes, devant la perspective d’un FN au pouvoir et de toutes les conséquences qui en découleraient pour l’avenir de notre démocratie. Certains appellent à « une République nouvelle », d’autres à un nouveau front de gauche, d’autres encore à « se débarrasser du PS ». Mais l’urgence du moment historique que nous vivons, n’est-il pas de nous prémunir contre la catastrophe annoncée d’une prise de pouvoir effective, en commençant par reconnaître que prend forme sous nos yeux une nouvelle forme d’autoritarisme antidémocratique et que le premier fossoyeur de la démocratie est bien aujourd’hui la gauche socialiste au pouvoir. Car ce n’est pas seulement « en faisant désespérer de la politique » que « la politique actuelle sape les fondements mêmes de la démocratie » (Eric Fassin, le 12 mai 2014). C’est en mettant en œuvre, quotidiennement et à un rythme effréné, des réformes néolibérales-autoritaires que le pouvoir socialiste fabrique un nouveau « totalitarisme » qui ne cherche même plus à donner l’apparence de procédures démocratiques.

Certes, la mécanique implacable de la droitisation extrême de la société française est de la responsabilité partagée des partis de gouvernement. Tout d’abord celle de l’UMP de ces dix dernières années, sous la conduite de Sarkozy, de ses lieutenants corrompus et de ses ministres. On n’y revient pas. Ensuite celle du PS qui a inscrit ses pas dans le néolibéralisme autoritaire de la droite et qui l’aggrave. La démonstration n’est plus à faire. Enfin celle de la « vraie gauche », en faillite,  qui n’a pas su trouver jusqu’à ce jour, ni l’unité, ni les armes politiques efficaces pour contrer cette politique aussi bien que la montée inexorable de l’extrême droite populiste, nationaliste et xénophobe, laquelle se nourrit toujours plus de l’identité et de l’identique nocivité des politiques de droite et dites « de gauche ». Ne voit-on pas que ce sont ces mêmes politiques néolibérales qui ne cessent de donner raison au Front National ? On ne combattra efficacement les idées du probable « premier parti de France », idées désormais si fortement ancrées dans la société française qu’elles dépassent la seule adhésion électorale au Front National, qu’en changeant radicalement de politique.

Or, en assénant sans cesse, comme un disque rayé, qu’il n’y a qu’une seule politique possible, « qu’une seule Europe possible », François Hollande nie l’essence même de la politique et adopte une posture idéologique de type totalitaire, l’imposition d’une « ligne unique », la négation même de la liberté de penser, le renoncement à concevoir tout « changement » et à construire un autre avenir. Tel le substrat idéologique des systèmes totalitaires, ce néolibéralisme moniste et autoritaire contient la négation de la légitimité de toute position autre que la sienne et tue jusqu’à la possibilité même de l’espoir. Il nourrit le monstre par la désespérance qu’il infuse en chacun de nous, un pouvoir de nuisance si difficile à combattre et qu’on ne pourra l’éradiquer sans remettre en cause nos façons de penser et nos modèles idéologiques.

Face à l’impensable qui arrive dans le plus grand aveuglement, devant le péril de la peste brune qui croît chaque jour davantage, ici, en France plus encore que dans les autres pays européens, dans un contexte d’effondrement de toute éthique de la responsabilité et de toute prétention des politiques à incarner l’intégrité et la défense des bien communs, devant cette logique d’autodestruction de la politique elle-même, il nous faut apprendre à penser autrement, à penser radicalement. Les nouvelles formes de domination, tout comme l’urgence de nouvelles politiques, appellent à des refondations qui ne pourront exister sans l’exercice d’une radicalité critique.

 

Les communautés « totalitaires »

 

Au plan de la vie politique, la gauche socialiste au pouvoir a légitimé et renforcé le rejet de toute la classe politique en laissant se développer des situations de conflits d’intérêts, l’affairisme et le népotisme, en trahissant toutes ses promesses et en abdiquant totalement devant l’impératif de moraliser l’action publique. Au plan social, la gauche socialiste au pouvoir a légitimé et renforcé les inégalités et les injustices en favorisant les classes les plus aisées et en appauvrissant les plus pauvres. Au plan économique, la gauche socialiste au pouvoir a légitimé et renforcé la haine de l’Europe en soutenant les banques, le capitalisme financier et la politique austéritaire de Bruxelles. Au plan administratif la gauche socialiste au pouvoir a légitimé et renforcé le souverainisme et les réflexes nationalistes en affaiblissant l’Etat et les Services publics au profit des régions, dans le même temps qu’elle affaiblissait financièrement ces dernières pour favoriser le secteur privé.

Et au niveau de l’Enseignement supérieur et de la recherche, dans le cadre de la loi désastreuse de Geneviève Fioraso de juillet 2013, la gauche socialiste au pouvoir est en passe de réussir l’incroyable tour de force consistant à condenser dans une seule de nos Fonctions publiques d’Etat – l’une des plus vitales qui soit pour l’avenir de notre jeunesse, de notre économie et de nos emplois – tous les travers des catastrophes qu’elle a provoquées aux plans politique, social, économique et administratif. Au niveau politique, les conflits d’intérêts entre public et privé n’ont jamais été aussi nombreux dans la recherche, largement favorisés par la politique dite « d’excellence » et dont les moyens servent aujourd’hui de chantage pour imposer des regroupements. Au niveau social, la multiplication des formations payantes (de 1500 euros pour un DU à 10 000 pour un master) aggravent l’inégalité des étudiants devant les études et obèrent gravement tout projet de démocratisation de l’enseignement supérieur. Au niveau économique, la cure d’austérité que le gouvernement impose aux universités – la moitié d’entre elles sont en déficit – constitue le levier le plus efficace dont disposent les politiques néolibérales pour les contraindre à des restructurations majeures.

Au plan administratif enfin, la création de Communautés d’universités et d’établissements (COMUE) répond à l’objectif politique de passer de 80 à 25 universités, de taille mondiale ou régionale. Il s’agit de la plus grande entreprise de concentration jamais opérée dans une Fonction publique. Ces nouveaux monstres technocratiques et liberticides pouvant embrasser plusieurs académies et des dizaines d’établissements anticipent le projet de diviser par deux le nombre de régions ainsi que l’Acte III de la décentralisation. Les COMUE(s) sont mises en place en ce moment même, à marche forcée, en bafouant la démocratie universitaire, en rejetant le modèle associatif que certains défendent, et avec, quand il le faut, un chantage aux moyens : « Vous voulez l’argent d’un IDEX, adoptez une COMUE ! » (la preuve ici dans un PV de CA : p. 2). A partir d’un exemple concret de statuts de COMUE, un exemple de statuts invraisemblables, ceux de l’Université Bourgogne Franche-Comté (voir le projet de statuts en pièce attachée), je montre ci-dessous qu’il s’agit de créer de façon irréversible de nouveaux établissements gigantesques, soumis à une instance unique, rigoureusement non représentative et anti-démocratique, dirigée par un président tout puissant, qui décidera de tout sans laisser quelque marge de décision que ce soit aux universités et établissements qui auront fusionné dans ce nouveau Léviathan. Des monstres semblables prennent forme sur tout le territoire français – voir ici la réaction d’opposition au projet d’une université unique « Bretagne-Loire », voir une dizaine de motions contre les COMUE(s) un peu partout en France -, dans le plus grand secret, dans des conciliabules entre présidents de région, sous la pression du ministère et des élus locaux. Et tout ceci sans information, ni consultation des étudiants et des personnels des établissements concernés.

Dans les jours et semaines qui viennent, et obligatoirement avant le 24 juillet de cette année, les élus des conseils d’administration de dizaines d’universités et établissements fusionnés, ainsi que les représentants des Comités techniques d’établissement (CTE), devront se prononcer sur les statuts des COMUE(s), c’est-à-dire sur leur propre disparition. Immense sera leur responsabilité.

 

Nous sommes tous responsables 

 

Si de telles communautés « totalitaires » devaient voir le jour, elles existeraient de la responsabilité de chacun de leurs membres. Certains analystes, comme Pierre Dubois, trouvent des analogies entre le Conseil des membres des COMUE(s) et le fonctionnement de la Commission Européenne. Oui, il y a certainement des ressemblances : pas plus d’un représentant des établissements dans le Conseil des membres tout comme il n’y a qu’un commissaire par pays, et dans les deux cas des membres non élus. C’est rigoureusement anti-démocratique. Mais le plus grave est certainement ailleurs : dans ces deux cas, comme dans bien d’autres au plan des organisations sociales et politiques, ce sont les membres eux-mêmes qui ont renoncé à leur droits et ont accepté de transférer leurs compétences. Dans les deux cas, les citoyens européens, comme les étudiants et les personnels des établissements concernés, incriminent ou vont incriminer les décisions autoritaires d’une instance infiniment éloignée de leurs vies et de leurs préoccupations. Mais ces systèmes « totalitaires » ne sont-ils pas d’abord des constructions humaines ? Ils ne tombent pas du ciel et ne sont pas des abstractions. Ils n’existent que parce que des hommes les ont conçus, que d’autres les ont mis en place et qu’une grande majorité les a acceptés.

Je dis alors aux universitaires et aux étudiants : la COMUE monstrueuse, c’est vous, c’est nous tous qui la fabriquons par notre indifférence, notre résignation ou notre consentement. Nous connaissons le proverbe : « Qui ne dit mot consent ». Nous sommes tous responsables. Refusons la facilité de la recherche de boucs émissaires, l’abstraction vide de l’Autre comme cause de tous les maux et dont se nourrissent les extrêmes. Contre des communautés anti-démocratiques, monstrueuses et totalitaires, il est de la responsabilité de tous les universitaires et étudiants, en particulier de tous les élus et représentants dans les conseils centraux et CTE, d’opposer un NON catégorique aux fossoyeurs de l’Université française et de s’élever contre la destruction irréversible de notre bien commun. Il est encore temps. Alors que l’université devrait être un modèle politique de gouvernement pour les autres institutions, les universitaires sont en train de la dénaturer irrémédiablement en en faisant des clones des institutions les plus antidémocratiques qui soient.

 

Tout comme l’Europe doit être réformée en profondeur, la loi Fioraso doit être changée. N’attendons pas de nos politiques qu’ils initient seuls ces changements. Il n’en sera rien. Ce sera long et très difficile pour l’Europe. Mais pour nos universités, le changement ce peut être, ce doit être maintenant. Il suffit que les CA des universités votent NON pour que la réforme soit empêchée et que l’on obtienne ce que réclame la majorité des organisations représentatives : un moratoire d’une année pour débattre démocratiquement avec tous acteurs de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et revoir en profondeur une loi liberticide. L’université comme bien commun ne peut pas devenir le bien de quelques-uns. La communauté universitaire est à réinventer.

 

Pascal Maillard

 

PS : L’emploi qui est fait ici du concept de « totalitaire », mis volontairement entre guillemets, ne réfère pas aux régimes politique « totalitaires » tels qu’ils ont été définis et étudiés par Hannah Arendt ou Claude Lefort. Il s’inscrit dans un cadre théorique et des travaux que l’objet limité de ce billet ne permet pas de rappeler ou de développer. Dans un billet à venir je montrerai, preuves à l’appui, que le pouvoir “socialiste”, prolongeant des pratiques de la droite sarkoziste, se singularise par le fait de mettre en place de nouvelles entités et structures administratives, en dehors de tout cadre règlementaire et législatif, ou avant que celui-ci n’existe. Cette pratique est avérée à trois niveaux au moins : local, régional et national.

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