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Réflexions

Management et leadership parisien : rions avec l’Université de La Réunion

Je viens de constater que dans un bel élan d’optimisme en ces temps de désastre économique mondial, le site de l’Université de La Réunion annonce en partenariat avec le MEDEF la venue d’un “célèbre professeur de management et de leadership parisien, M. GABILLIET Philippe.”

Ne connaissant pas bien les nouvelles sections universitaires du CNU (Comité National des Universités), ni les laboratoires de recherche du MEDEF, quelqu’un pourrait-il me dire quelle est cette nouvelle discipline, intitulée “Management et leadership parisien”, et si elle repose sur les mêmes critères et exigences d’excellence et d’évaluation que nos disciplines, en dépit du handicap navrant consistant pour nous à n’être ni célèbres, ni parisiens, ni adeptes de “leadership” ?

Je me demandais également si quelqu’un pouvait m’éclairer sur l’épistémologie du leadership optimiste ? S’agit-il d’une épistémologie plutôt quantitativiste ? On diviserait alors le nombre de suicides à France Télécom par le nombre de comprimés de Prozac absorbés par les salariés licenciés en Europe à cause des erreurs des économistes, et on obtiendrait un Produit Hillarant Brut (PHB), qui deviendrait l’indice d’un bon management par l’optimisme ! S’agirait-il au contraire d’une épistémologie qualitative, centrée sur les z’acteurs z’eux-mêmes ? Dans ce cas on mettrait en place une ethnographie du bonheur dans les services publics grecs pour analyser les “réappropriations” sociales prouvant que même avec 60% de salaire en moins, le rictus de la ménagère de moins de 50 ans reste figé sur son visage quand elle reçoit sa lettre de licenciement.

Je m’interrogeais aussi sur l’enjeu de proposer des conférences sur “Les joies de l’open-space et du management par l’amour à France Télécom”, sur “Le bonheur d’être analyste financier chez Standard & Poor’s”, sur “L’orgasme du CAC 40 chez le trader un soir de déclassement de la Grèce”, ou encore sur “Dettes des pays du sud  et soirées festives au FMI” ?

Enfin, une thèse en “Leadership optimiste”, voire – servilité envers l’idéologie libérale anglo-saxonne oblige –  en “Happiness and leadership” pourrait-elle être soutenue prochainement en English dans une french university, for instance the French University of Youplaboum ?

Décidément, le grotesque universitaires n’a plus aucune limites quand il s’agit de se mettre au service des puissants, en oubliant toutes les exigences de la pensée critique et de la construction du savoir… Le plus absurde de tout cela, c’est  qu’en s’abaissant ainsi à ouvrir leurs portes aux apôtres du libéralisme et de l’utilitarisme, les universités et les grandes écoles (car l’Université de La Réunion n’innove pas en la matière, et j’ai déjà eu ma dose de bullshit libéral et d’optimisme niais de consultant avant d’arriver à La Réunion, y compris à l’ENS, faut pas croire que les Belles et Nobles Institutions seraient protégées de l’utilitarisme ni du mercantilisme…), bref, en oubliant que le savoir n’est pas une marchandise et qu’il a des exigences incompatibles avec la servilité envers l’argent et les puissances politiques, les universités se coupent un peu plus de la demande authentiquement sociale qui, d’enquête sociologique en enquête sociologique, depuis près de 30 ans, reste invariable : Madame Michu, contrairement à ce que pensent sans doute nos tutelles, se fait une haute idée de la science qui a plus à voir avec l’idéal des Lumières qu’avec le MEDEF et ses consultants en leadership optimiste. En témoignent les enquêtes menées par le sociologue Daniel Boy depuis les années 1970, les travaux de Joëlle Le Marec sur les publics des sciences et de la culture, ainsi que tout ce que l’on sait, dans ma discipline, sur les attentes des publics du savoir et des institutions.

Quelques saines lectures, donc, pour lutter contre le sens commun et pour en finir avec tout leader cheap :

Boy, Daniel. Le progrès en procès. Paris : Presses de La Renaissance, 1999.

Le Marec, Joëlle. Publics et musées, la confiance éprouvée. Paris : L’Harmattan, 2007

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