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Réflexions

Non à la continuité pédagogique pendant la pandémie

Je m’interroge sur les consignes de “continuité pédagogique” que nous recevons de nos tutelles, via nos listes de diffusion professionnelles, comme si elles allaient de soi. Mais qui arrive à se concentrer en ce moment ? Qui pense être apte à travailler ? Moi pas, mais je suis sans doute un incapable. En tout cas, je trouve obscène cette idée d’assurer une “continuité” pendant que tout s’effondre. D’autant que ces consignes font suite à la séquence conflictuelle que nous avons traversé depuis des semaines dans le contexte des réformes de destruction des services publics.

On projette allègrement sur les étudiant.e.s nos fantasmes (ou nos névroses) de continuité et de maîtrise, comme si ces dernier.e.s n’avaient qu’une seule obsession en tête, faire comme si tout devait continuer sans accroc. La bonne vieille image du Titanic en train de couler, avec l’orchestre sur le pont qui enchaine des valses…

Mais on a Moddle et des techniques numériques, donc tout va bien : en avant les bourrins de l’éduc nat ! Continuité, travail, abnégation, héroïsme et mystique du devoir, c’est un ordre !

En attendant, les étudiants de l’Université Ouverte viennent de s’exprimer au sujet de la “continuité” sur leur facebook. Ils ont écrit ceci : “La généralisation des cours en ligne n’est une solution ni pour les enseignant·es, ni pour le personnel BIAT·O·SS, ni pour les étudiant·es.” Et ils font le lien, en ironisant, avec la faiblesse du mouvement de grève. Ils ont raison.

 

Il y a aussi ce magnifique billet écrit par Christelle Rabier sur son excellent blog : https://academia.hypotheses.org/21189

J’aurais pu écrire chacune de ces phrases. On lira également avec grand intérêt les réflexions de Pascal Maillard sur son blog (voir ici : https://blogs.mediapart.fr/pascal-maillard/blog/180320/continuite-ou-rupture-pedagogique) et notamment ceci, auquel je souscrits totalement :

chaque cours mis en ligne aujourd’hui c’est une fraction de poste qui sera perdue demain. Mais il y a plus grave : c’est ouvrir la possibilité d’être dessaisi de ce qui fait le plus propre de notre subjectivité, ce que nous inventons dans nos cours et nos recherches et qui se promène à tous les vents sous la forme d’un écrit privé de sa voix. Or il n’y a pas de cours sans des voix vivantes incarnées dans des corps, sans la présence d’un regard, sans l’expérience d’un langage qui invente l’inconnu grâce à l’écoute et la présence d’un autre. Un cours, c’est une incarnation. Ce n’est pas un écran. Ce n’est pas ce devant quoi je suis 18h par jour depuis que je ne fais plus cours.

Pour ce qui me concerne, je n’utiliserai pas Moodle, qui est à l’ergonomie ce que la télévision est à l’intelligence critique et à l’érudition. Depuis de nombreuses années, j’entretiens un “lien” avec les étudiant.e.s, sans qu’on me le demande : par mail, notamment, en leur envoyant chaque semaine mes documents de cours, et plus récemment en les informant à propos des réformes, en leur expliquant ce que je crois avoir compris des dangers de la LPPR, et bien entendu en leur donnant des consignes de travail et de lecture. Techniquement, je sais faire, pas de problème.

Mais là, si on n’assure pas de continuité, ça ne sera pas un drame, franchement !

 

En complément, voici un communiqué de doctorant.e.s et non titulaires de Lyon 2 qui va exactement dans le même sens : communique_cdnt

Ils y écrivent ceci, entre autres :

si cette « continuité pédagogique » n’est pas souhaitable, c’est parce qu’elle s’inscrit en faux avec tout ce pour quoi nous nous battons afin d’améliorer nos conditions de travail et d’étude dans l’ESR. Elle est à la fois un dévoiement du sens de notre métier, qui est un métier de contact et d’accompagnement qui ne saurait être réduit à la seule production de contenus, et une attaque contre nos conditions de travail, en nous imposant une organisation du travail à laquelle nous n’avons pas consentie et qui est inadaptée aux enjeux réels de l’Université.

C’est exactement ça, et en tant qu’enseignant chercheur, je ne saurais mieux le dire : mes cours ne sont pas des “contenus”, mais bien une relation qui ne peut se réaliser correctement qu’en face à face de manière à favoriser un débat critique avec les étudiant.e.s.

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