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Réflexions

Un peu de réflexivité : à propos de la crise des Gilets Jaunes, de l’effondrement démocratique de la France, du journalisme de préfecture et de la destruction de la critique à l’université

Ce qui se passe en France depuis plusieurs années, et qui culmine sous nos yeux avec la crise des Gilets Jaunes, est effrayant. Les témoignages au sujet des violences policières, et de leur caractère illégitime, sont devenus tellement quotidiens en raison des outils de captation et de diffusion des images sur les réseaux sociaux qu’on ne peut plus faire comme si notre pays était encore une démocratie et un Etat de droit. On assiste, sidérés, à la répression de toute forme d’opposition – politique, syndicale, étudiante, écologiste, associative, etc. -, et à une violence d’Etat sans égale depuis des décennies. On assiste dans le même temps à la destruction planifiée de tous les biens communs – des services publics à la biodiversité en passant par le patrimoine culturel – par un capitalisme outrancier et vulgaire qui s’appuie sur un personnel politique devenu si servile qu’il ne cherche même plus à légitimer son action par des arguments. La violence des mutilations et des éborgnements quotidiens dus à l’usage inconsidéré d’armes dites « non létales » par la police ne peut pas être considérée comme légitime : elle est insupportable, inhumaine. Et il y aussi des morts : pensons au décès du militant écologiste Rémi Fraisse, ou à celui du jeune Adama Traoré, tous deux tués par des fonctionnaires de la police ou de la gendarmerie française. Mais n’oublions pas la dizaine d’autres jeunes gens tués par la police dans des conditions plus que douteuses, et qui n’avaient souvent d’autre lien entre eux que celui de faire partie d’une minorité dite « visible »[1] ; n’oublions pas non plus cette octogénaire décédée à Marseille après avoir reçu une grenade lacrymogène en pleine tête sur son balcon alors qu’elle ne faisait qu’ouvrir sa fenêtre. Enfin, il y a depuis plusieurs années le vertige du nombre des cadavres qui s’empilent au fond de la Méditerranée ou à nos frontières au nom d’une logique écœurante de la non-assistance à personnes en danger, sous prétexte que ces personnes viennent des anciens territoires des empires coloniaux européens dont nous n’avons visiblement toujours pas digéré l’indépendance. Car sinon nous les aurions accueillis avec bienveillance comme nous avons accueilli les boat people ou les chiliens fuyant la guerre et la dictature dans les années 70.

Face à nous le visage hideux de la république française : elle est au service d’une économie de marché et d’un actionnariat qui semblent s’être donnés pour objectif de re-féodaliser le pays. Face à nous des politiciens vendus aux plus offrants et qui font « carrière », qui ont un « job », à défaut d’avoir une éthique. Face à nous des entreprises esclavagistes dont certaines, comme le cimentier Lafarge, financent le terrorisme pour conserver des parts de marché. Face à nous la parole, stupide et méprisante, des membres d’un gouvernement fantoche qui, faute d’être capables d’avoir encore accès aux clés d’un pouvoir qui leur a été volé par les acteurs du marché se sont convertis en inquisiteurs fascisants de cette économie qui repose sur la violence. Les gouvernements se succèdent depuis des décennies et sont tout justes capables d’envoyer les smicards des compagnies de CRS humilier, tabasser et mutiler d’autres smicards. Prolétaires aliénés mais sur-armés contre classes moyennes paupérisées, afin que l’oligarchie financière du pays continue à prospérer tout en flattant une classe moyenne éduquée qui tremble de peur de perdre ses privilèges.

Je fais partie de cette classe moyenne éduquée, et je vois donc quotidiennement les effets de l’indifférence grasmscienne à la souffrance des plus faibles, ou des « autres ». Elle suinte partout à l’université, où la veulerie le dispute à la fausse impertinence. Elle suinte autant des pensées libérales décomplexées qui ont remplacées le fanatisme marxiste des années 60-70, mais elle suinte aussi du théoricisme de la théorie critique surplombante : celle qui parle des autres au lieu de les écouter, et qui se satisfait plus des miroitements vains de la théorisation que de la compréhension sensible des réalités sociales et politiques.

Elle suinte aussi depuis les médias dominants, cette indifférence. Or, il se trouve que j’enseigne depuis environ 20 ans dans une discipline qui forme des journalistes et des communicants. Et c’est une des raisons pour lesquelles j’enrage ! Car le contrôle actif que les journalistes et les communicants des médias dominants opèrent sur les cadres de perception d’une société est déterminant pour l’analyse de son fonctionnement démocratique.

Prenons quelques exemples récents, et illustrons-les, avant d’avancer vers ce qui sera l’objectif de ce texte, et peut-être d’autres à venir : un « que faire ? » qui est devenu urgent, existentiel.

L’éditocratie française et ses indignations à géométrie variable

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/03/10/c-est-la-democratie-qui-est-en-marche-a-marseille-un-millier-de-manifestants-en-soutien-au-peuple-algerien

Quand le peuple manifeste contre l’oppression et le mépris dans un pays africain, l’éditocratie française applaudit, car il est bien connu que l’Afrique n’est peuplée que par un ramassis de sauvages qui ne sont pas encore entrés dans l’Histoire. Peut-être arriveront-ils à notre haut niveau de civilisation et de démocratie dans quelques siècles. Il est donc normal que le « peuple » des pays africains, que l’on nomme alors ainsi sans réticence, se mobilise contre ses politiciens et soit soutenu par la haute civilisation éditocratique française. En revanche, quand la population française manifeste contre le mépris de classe dont elle est l’objet de la part de la bourgeoisie des éditocrates, des politiciens et des bureaucrates de l’intelligentsia française, et quand les Gilets Jaunes se font mutiler et éborgner par une police qui ne respecte pas le droit mais se comporte comme une milice fasciste, là c’est normal, et on parle alors de « populisme » avec des tremblements de mépris dans la voix, car nous sommes, nous français, situés tout en haut de l’échelle civilisationnelle, c’est bien connu. On ne saurait donc manifester en France que pour de mauvaises raisons, et il faut que cela cesse vite pour que l’ordre républicain et la civilisation des Lumières en finissent avec ces antisémites braillards et vulgaires. Les mêmes éditocrates au service de la haute civilisation française célèbrent alors « l’essoufflement » du mouvement (celui des gilets jaunes, et avant lui celui de Nuit debout ou des luttes contre la loi Travail). Les éditocrates ont ainsi des indignations à géométrie ethniquement et politiquement variable.

La fabrique des boucs émissaires

https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2019/03/08/aux-origines-d-al-kanz-la-plateforme-pour-consommateurs-musulmans

Le Monde est-il devenu islamophobe ? Sans doute, mais d’une islamophobie qu’on pourrait qualifier « de salon », propre sur elle, qui avance masquée, sans doute pour plaire à une clientèle de petits bourgeois effrayés mais qui, se croyant encore de gauche, ne voudrait tout de même pas qu’on la qualifie de raciste. Voici le titre et le chapô de cet article du Monde :

« Aux origines d’« Al-Kanz », la plateforme pour consommateurs musulmans

L’un des sites les plus influents de la « muslimsphère » a été créé en 2004 par Fateh Kimouche, qui le gère seul. Ce militant prend prétexte du halal pour faire avancer sa cause : la banalisation de l’islam et de ses pratiques. »

Soyez attentifs aux qualificatifs utilisés dans ce court texte. Je vais maintenant en faire un pastiche en ne modifiant que les éléments renvoyant aux « actants » du récit journalistique, de manière à inverser quelques signifiants. Vous verrez alors que l’on obtient un beau texte à tendance antisémite. J’y vais :

Aux origines de « K.Scher », la plateforme pour consommateurs juifs.

L’un des sites les plus influents de la « judéosphère » a été créé en 2004 par Pierre Lévy, qui le gère seul. Ce militant prend prétexte du kascher pour faire avancer sa cause : la banalisation du judaïsme et de ses pratiques.

Intéressant, hein ! Si jamais cela avait été publié ainsi, les ligues de vertu se seraient évidemment affolées, et les éditocrates de service auraient dénoncé – à juste titre – l’antisémitisme voilé de ce texte. Mais avec le monde musulman, on peut y aller sans crainte… On peut parler « d’influence », de « prétexte », de « banalisation », etc. Comment en est-on arrivé à ce degré d’ignominie quotidienne ?

Il ne se passe pas un jour sans que les journalistes de la presse quotidienne et des médias audiovisuels ne participent à la fabrication de la haine des plus faibles et à la célébration servile des puissants. Les jeunes, les contestataires, les pauvres, les banlieusards, les personnes de couleur, etc., sont désignés comme des boucs émissaires d’une société qui est sclérosée par ses inégalités et ses rancœurs, par l’indifférence à la souffrance et par l’institutionnalisation de l’injustice.

Une interprétation optimiste de ces constats serait que le capitalisme patriarcal, raciste, positiviste et haineux qui a structuré notre « civilisation » est enfin en train de s’écrouler, et qu’il lutte contre cet effondrement en s’attaquant aux plus faibles. L’interprétation inverse reste cependant tout aussi légitime : le capitalisme se renforce grâce à l’indifférence de celles et ceux qui en bénéficient et qui se repaissent de la souffrance des personnes et des groupes situés socialement et économiquement juste en dessous d’eux. Les médias dominants, serviteurs du capitalisme, désignent à la vindicte les classes moyennes inférieures car leur clientèle et cible principale – en dehors des annonceurs qui les financent -, est sans doute constituée par la classe moyenne éduquée : universitaires, cadres, etc. Or cette population a peur du déclassement. Elle ne partagera pas une miette de ses privilèges pour que ceux qui sont situés juste en dessous d’elle dans l’échelle des salaires et des rétributions symboliques vivent mieux : ses résidences secondaires, ses voyages au Maroc ou en Australie, son ennui petit bourgeois mais confortable, dépendent de ces inégalités structurelles.

La vérité est ailleurs

Je viens d’écouter ce matin, sur Radio France International (RFI), une émission que je considère comme la première sur ce média à être intéressante à propos des Gilets Jaunes depuis que ce mouvement a débuté. J’écoute RFI chaque jour, pour son ouverture internationale, le reste du réseau de Radio France m’étant devenu radicalement insupportable de morgue et de stupidité. Mais RFI ne vaut guère mieux. Passons… Cette émission était intéressante parce que, pour la première fois, des journalistes allaient au contact de la population rurale et n’en restaient pas à la théorisation de leurs préjugés surplombants. Il est d’ailleurs sidérant que ce qui devrait être le travail quotidien d’un média, à savoir que ses journalistes mènent des enquêtes, n’ait été réalisé qu’une seule fois en matinale depuis des mois… Mais ce qui a surtout été intéressant, ça a été un correspondant interrogé au… Burkina Faso. Ce correspondant Burkinabé se faisait l’écho de la population burkinabè qui, selon lui, était effarée de la violence de la répression policière des Gilets jaunes et s’étonnait du silence de la communauté internationale. D’après lui, si les mêmes choses étaient arrivées au Burkina, la France et l’Union Européenne seraient montées au créneau et auraient admonesté le gouvernement burkinabé, lui rappelant les principes des droits de l’Homme. Mais, selon ce témoignage, comme il s’agit de la France, personne ne dit rien. On reçoit parfois d’intéressantes leçons de démocraties de pays dits « sous-développés », n’est-ce pas ?

La fabrique universitaire du journalisme de préfecture

Acrimed, dans son travail patient de documentation, d’analyse et de critique des pratiques de l’éditocratie française, a forgé – ou a repris à d’autres, je n’en sais rien – l’expression de « journalisme de préfecture ». Je la trouve très pertinente. Dans la mesure où j’enseigne depuis plusieurs décennies dans des formations au journalisme, je crois savoir assez bien pourquoi ce journalisme de préfecture s’est développé en France de manière aussi systématique. Il y a une racine historique à cela, et je renvoie à un vieux texte de Max Weber qui date de 1910 qui présentait un projet de recherche en sociologie de la presse et où il distinguait déjà une presse d’investigation d’inspiration anglo-saxonne et une presse intellectuelle et de commentaire à la française. Au-delà de ces traditions culturelles, il évoquait déjà dans un autre texte le fait que « La nécessité de gagner son pain en rédigeant son article quotidien ou du moins hebdomadaire constitue une sorte de boulet que traîne tout journaliste » ou encore le fait que « le travailleur de la presse perd toujours plus d’influence politique alors que le magnat capitaliste – du type Lord Northcliffe par exemple – ne cesse d’augmenter la sienne ». Cela permet de dégager deux traits majeurs de la presse de préfecture à la française : a) son inscription dans les disciplines du texte (littérature) et non dans les disciplines de l’enquête; b) la concentration capitaliste du secteur de la presse et des médias qui leur ôte toute indépendance éditoriale, ce qui est très visible lors des crises politiques et sociales où la presse et les médias dominants se mettent au service de ces autres dominants que sont leurs propriétaires.

Former des journalistes à l’enquête plus qu’à l’écriture me semble donc urgent d’un point de vue démocratique. Cela ne compensera pas la concentration industrielle (ni la smicardisation ou la précarisation du secteur), ni certains phénomènes de reproduction sociale qui homogénéisent les parcours des jeunes journalistes, mais ça serait déjà un grain de sable inséré dans la machine à fabriquer de la médiocrité et du mensonge que sont devenus les médias dominants français. Cependant, cela ne se fera pas, ou alors très difficilement et dans la conflictualité au sein des universités. Notamment parce que les formations au journalisme sont verrouillées par la multiplication des professionnels qui y interviennent et y instillent l’esprit de préfecture. Non seulement ils l’enseignent et ils en font une norme professionnelle et comportementale. Mais en plus les étudiants savent pertinemment que s’ils veulent trouver des lieux de stage ou d’alternance, qui constituent leurs objectifs à court terme durant les deux années que durent en général ces formations universitaires, cela passe par l’expression d’une adhésion à la normativité de ce journalisme de préfecture, et à sa paresse intellectuelle. Enfin, au-delà du stage, il y a les promesses d’embauche qui se présentent bien souvent lors du stage ou de l’alternance : on voit bien comment un habitus de soumission peut se développer, même si en parallèle, et parfois de bonne foi, les collègues universitaires tentent de faire exister une perspective critique. Mais ces perspectives critiques pèsent peu dans un contexte où l’ensemble de l’université – et de la société – tient un discours anxiogène sur les perspective d’emploi, de fait peu réjouissantes dans ce secteur. La servitude volontaire se fabrique ainsi dès les formations universitaires, et même avant le master, puisque dès les formations de licence, on place ces jeunes gens dans une obligation de plus en plus forte de se conformer aux critères normatifs des professions du journalisme et de la communication. Notamment par la pratique continue de la « charrette », c’est-à-dire la mise en urgence constante par l’imposition de rendus de projets qui succèdent à d’autres projets, et qui doivent tous être réalisés dans des temporalités courtes. Le temps de lire, de méditer des textes, ou de penser son avenir en dehors des seules contraintes d’un « métier » s’efface alors devant ces urgences qui n’ont d’autre objectif que de conformer des générations de jeunes afin de les mouler dans les attentes des professionnels de la profession, c’est à dire les attentes du marché et des entreprises.

La situation est donc déprimante, mais pas totalement désespérée. En effet, quelques sursauts éthiques ont émergé, récemment, du secteur professionnel. J’en veux pour preuve ce texte admirable produit par un journaliste indépendant, Jérôme Latta, et dont je conseille vivement la lecture. Il y explique entre autres, à propos du traitement médiatique de la crise des Gilets Jaunes, que « S’en tenir à l’indignation et aux incantations constitue une stratégie d’évitement efficace, consistant à refouler l’idée que les médias sont parties prenantes de la crise démocratique qui, année après année, se révèle plus explicitement ». Il écrit également plus loin : « Si ceux qui exercent le pouvoir médiatique avaient été un contre-pouvoir, ils auraient assuré un minimum de contradiction à une doctrine économique qu’ils ont au contraire défendu jusqu’au dogmatisme. L’idéologie, c’était les autres. La panique morale actuelle de l’éditocratie indique aussi bien sa perte de sens commun que les intérêts qu’elle défend. » Il conclue son texte en invitant ses confrères à une réinvention du travail journalistique et à une (auto)critique des médias. Je ne saurais mieux dire ! Je pense aussi au collectif Oeil, et à l’approche engagée de la photographie que pratique NnoMan, qui tranche avec la torpeur du discours et des pratiques professionnelles se présentant comme “neutres” et qui ne sont, en réalité que des manières de soutenir la violence du pouvoir.

Selon moi, une bonne formation au journalisme ne peut être qu’une formation qui donne des outils conceptuels, méthodologiques et pratiques aux étudiants non pas pour les conformer au conformisme de l’éditocratie, mais pour les encourager à mettre à bas le système médiatique actuel qui est devenu une entrave aux perspective d’émancipation et de renouveau démocratique dont nous avons un besoin urgent. Si nous faisions correctement nos métiers d’enseignants chercheurs, alors nous ne produirions plus des étudiants prêts à être aliénés, mais nous formerions des individus réflexifs, érudits et critiques disposant d’un haut niveau d’exigence, et qui viseraient à transformer les pratiques médiatiques de l’intérieur ou, mieux encore, qui s’épanouiraient dans d’autres espaces qu’il leur resteraient à inventer.

La recherche : un patrimoine et un bien commun en voie de disparition

Du point de vue des universitaires intervenant dans les formations au journalisme ou à la communication, les professionnels sont devenus nécessaires à la pérennité des structures d’enseignement. Ils fournissent en effet les lieux de stage et d’alternance qui ont fini par définir des standards de qualité pour ces formations, comme si la qualité se confondait avec l’employabilité. Et de fait, de plus en plus souvent, on évalue une formation universitaire à partir de critères qui n’ont plus rien à voir avec l’acquisition de savoirs réflexifs, mais qui se résument à l’acquisition de « compétences » et à des pourcentages d’étudiants placés dans des entreprises à partir de l’obtention de leur diplôme. A cette dérive professionnalisante s’ajoute une tendance de plus en plus marquée à lâcher prise quant aux exigences vis-à-vis de l’érudition, de la réflexivité et de la critique. Et surtout ce déploiement de formations professionnalisantes conduit à abandonner les formations à la recherche considérées comme non rentables. Bien souvent, le niveau d’exigence des formations à la communication et au journalisme est très faible et ne correspond pas du tout à ce que devrait être un diplôme de bac + 5 : au mieux, on pourrait parler de « gros BTS », comme nous en avions fait le constat il y a quelques années avec des collègues qui, comme moi, tenaient encore à une véritable exigence critique et réflexive. Or, cette exigence ne peut exister dans une formation qu’à la condition qu’une équipe enseignante pratique une recherche collective et y propose des séminaires qui transforment et renouvellent les savoirs enseignés au lieu de les figer dans des routines induites par des objectifs de professionnalisation. Mais là encore, force est de constater qu’un grand nombre de collègues semblent se contenter du confort de la routinisation et sont encouragés en ce sens par les tutelles des établissements d’enseignement supérieur. Les formations professionnalisantes, dont l’existence à l’université est légitime – et je suis bien placé pour le savoir, puisque j’ai été formé par l’une d’elles quand j’étais étudiant – supplantent alors les formations à la recherche qui disparaissent progressivement du paysage disciplinaire français, avec les répercussions qu’on peut imaginer sur le devenir des laboratoires : sans flux entrant d’étudiants issus de formations à la recherche, on voit mal comment les laboratoires de recherche pourront encore continuer à recruter des doctorants, voire même comment ils pourront encore exister dans peu de temps.

Quittons maintenant le secteur disciplinaire des formations au journalisme et à la communication, et généralisons à partir de ce qui est constaté par nombre de collègues dans d’autres disciplines. C’est sans doute l’éradication du caractère réflexif et critique des Lettres et des sciences humaines et sociales qui est visé par l’ensemble du train de réformes que nous subissons depuis le début des années 2000 : il s’agit de préparer une société re-féodalisée en mettant en place, partout où c’est possible, des habitus de soumission au marché et aux normes professionnelles. Nos tutelles espèrent visiblement que cela fera mécaniquement disparaître toute autre forme de pensée, dont les formes réflexives et critiques sans lesquelles aucune science sociale, humaine ni littéraire ne survivrait bien longtemps. Au-delà du seul cas des formations au journalisme ou à la communication, c’est tout le secteur des Lettres et des SHS qui subit le même type de transformation, même si cela se déroule selon des phases et des temporalités variables.

Sortir de la nasse par le haut : entrer en résistance

Peut-être qu’une sortie du cadre, un peu radicale, s’appuyant sur un manifeste ou une charte éthique des formations, et dans laquelle les signataires assumeraient de refuser de participer à des formations qu’ils estiment anti-démocratiques ou exigeraient de les transformer pour les réorienter vers des objectifs d’émancipation et de renouveau démocratique, pourrait infléchir la direction autoritaire vers laquelle s’orientent les médias dominants et nos sociétés. Il faudrait toutefois un réel sursaut de la corporation des enseignants chercheurs pour que l’on transforme de l’intérieur ces formations à l’esprit de préfecture… Cela laisserait intactes les écoles de journalisme qui fonctionnent en dehors du domaine universitaire, et où l’ambiance doit être encore plus servile et préfectorale qu’à l’université. Mais peu importe, car il y a urgence à agir afin de lutter contre une situation devenue insupportable. Si nous n’entrons pas en résistance rapidement, et de manière concrète, nous aurons participé à la barbarie qui vient. Ce sursaut nécessaire doit se penser comme une entrée en résistance dans un univers hostile : celles et ceux qui se livreront à ce type de combat ne risquent cependant que de se fâcher avec quelques collègues de bureau. Est-ce si grave ? Je pense que non : retrouver le sens de nos métiers, restaurer une dignité que nous perdons chaque jour un peu plus, pouvoir se regarder dans une glace, reprendre pied dans l’exercice de la critique et de la réflexivité, lutter pour l’émancipation, tout cela vaut bien quelques fâcheries avec celles et ceux dont nous ne partageons de toute manière ni les valeurs ni les enjeux. Cette résistance reste à construire, comme toute résistance. Elle ne se construira pas par quelques clics sur Facebook, mais par un patient retissage de liens érodés, par une réflexion et une réflexivité accrues, par une nécessaire auto-critique, et par la recherche d’alliances en dehors des espaces délétères, vides et ennuyeux que sont devenus les universités. Rien de tout cela n’est impossible. Il suffit d’y croire.

 

[1] Voir là http://www.urgence-notre-police-assassine.fr/123663553 ou là https://www.streetpress.com/sujet/1495554039-morts-victimes-police

Discussion

Une Réponse à “Un peu de réflexivité : à propos de la crise des Gilets Jaunes, de l’effondrement démocratique de la France, du journalisme de préfecture et de la destruction de la critique à l’université”

  1. Ah ben tiens, voilà une forme de confirmation de ce que je dis à propos des médias par Monique Poinçon-Charlot. A écouter ici : https://radioparleur.net/2019/03/13/monique-pincon-charlot-macron-gilets-jaunes/

    Posté par Igor Babou | 18 mars 2019, 13 h 40 min

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