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Le métier de chercheur

Vers une police de la pensée à l’université : la résistible montée du fascisme en France

Après les propos insultants du ministre Jean-Michel Blanquer suite à l’assassinat de Samuel Paty, qualifiant les universitaires qui travaillent sur les discriminations de “complices intellectuels du crime” et d'”islamo-gauchistes”, surenchère verbale et insultes indignes d’un représentant de l’Etat intervenant dans le débat public, voilà que c’est la sous-ministre Frédérique Vidal qui se livre à la surenchère verbale et aux insultes publiques à l’égard de l’université, dont elle qualifie des pans entiers d'”islamo-gauchistes”, tout en montrant son absolue ignorance des travaux menés en Lettres et  Sciences humaines et sociales sur les questions de discrimination et de post-colonialisme. Elle en arrive même à demander au CNRS, dont ce n’est pas la fonction, d’exercer une sorte de police de la pensée destinée à séparer les travaux scientifiques du “scientisme”, montrant ainsi son incapacité à maîtriser le concept pourtant simple de “scientisme”, dont on ne sait pas trop pour quelle raison il intervient dans ses propos, tant il est utilisé à contre-sens. On notera au passage que ces insultes et diffamations s’expriment dans des médias très “bas de gamme” (une chaîne télévisuelle dont un des animateurs a été condamné pour injure et provocation à la haine), et sans contradicteur présent sur le plateau, signe d’une conception très particulière du débat public à propos de science…

Quand des ministres qualifient “d’islamo-gauchistes” des chercheurs et chercheuses qui ne font que leur travail de production de connaissance, quand ces ministres font des amalgames entre recherche sur les discriminations ou les questions coloniales et post-coloniales et complicité avec le terrorisme, sans apporter aucune preuve de quoi que ce soit, et quand des groupes de collègues éprouvent le besoin d’exiger une police de l’université pour en chasser les “idéologies”, alors on est à deux pas de la barbarie et du fascisme. Et si vous n’en êtes pas convaincus, (re)lisez l’Histoire d’un Allemand de Sebastian Haffner, et le texte d’Umberto Eco intitulé “Reconnaître le fascisme“.

Je collabore depuis plusieurs années avec des collègues turcs et turques qui ont fait face, dans leur pays, à des accusations assez similaires (favoriser par leurs recherches des idéologies dites “terroristes”, alors qu’ils avaient simplement signé une pétition pour la paix, ou simplement mené des recherches sur l’histoire des communautés LGBT, ou sur des questions d’intersectionnalité, etc.) : ces collègues ont eu à faire face à des croix peintes sur leurs portes, à la liste de leurs noms diffusée publiquement, aux calomnies médiatiques, aux insultes ministérielles, puis au limogeage de leur université, et enfin à l’exil et à la perte de leurs droits civiques. Certain.e.s sont en prison actuellement. Or, l’arsenal judiciaire qui a permis cela en Turquie, n’est guère différent du notre : il s’agit de lois d’exception prises en contexte post-attentats, attentats exploités de manière cynique par des politiciens, ce contexte ayant été monté en épingle dans et par les médias mainstream. Les collègues turcs et turques qui sont en exil en France nous disent clairement que le danger ici est le même que dans leur pays. Il n’y a pas de fantasme ou d’outrance de ma part, juste le constat froid et distancié de proximités factuelles dans les dynamique politiques et discursives à l’œuvre en France comme en Turquie.

Au delà des attaques ministérielles, c’est aussi un certain nombre de collègues qui prennent position, de manière extrêmement réactionnaire et agressive, pour demander la censure de travaux portant sur des questions de post-colonialité et de discrimination qui ne vont pas dans le sens de leur idéologie universaliste, la plupart du temps sans même avoir pris la peine de se pencher sérieusement sur ces travaux, et en prenant des modes de publication médiatiques et non scientifiques de manière à créer de la polémique, et non du débat scientifique. C’est ainsi qu’on a vu la publication, dans la presse, du “Manifeste des 100”, qui a conduit plusieurs centaines de collègues (dont moi-même) à signer une tribune en réponse dans Le Monde. Le problème, c’est que nous voilà donc piégés dans un débat qui nous oblige, en tant qu’universitaires épris d’émancipation, à parler le langage de l’autre, c’est à dire à nous engager dans une polémique médiatique, là où nous devrions plutôt débattre scientifiquement sur la base de concepts, de méthodes et d’observations empiriques. Et le langage des autres, ici celui des 100 réactionnaires, est salissant : on ne peut que s’inquiéter d’en arriver à devoir répondre par presse interposée à une telle paresse intellectuelle au sein des milieux académiques.

Le contexte est donc sombre, très sombre. Qu’il y ait des distinctions à faire est une évidence : la France de 2021 n’est pas celle de 1938, et Paris n’est pas Istanbul. Mais cette violence verbale et ces menaces et diffamations ministérielles, ou celle des 100 réactionnaires, interviennent dans un contexte lourd de violences policières à l’égard de l’ensemble du mouvement social ou des étudiant.e.s, alors que la Commission nationale consultative des droits de l’homme vient d’épingler la France dans un rapport en raison des violences policières et des tortures infligées  aux migrants à Calais, et que divers rapports du Défenseur des droits ont dénoncé des lois discriminatoires, ou que The Economist a déclassé la France au rang des “démocraties défaillantes“, etc. Beaucoup d’indicateurs contextuels sont donc dans le rouge vif, voire dans le brun.

Ma question, au-delà de l’effarement face à ce qui est une montée objectivement vérifiable du fascisme et du confusionnisme idéologique en France, est donc : comment réagir aux insultes et mensonges dont nous sommes, en tant qu’universitaires, la cible quasi quotidienne, sans nous abaisser à parler le langage des polémistes de médias, mais sans non plus en rester à des discussions en séminaire qui n’auront aucun effet politique concret ? Et comment contribuer, dans nos métiers et dans le débat public, à inverser cette tendance au retour aux “heures sombres” pour lui substituer un espoir de retour de la démocratie dans le pays et des perspectives émancipatrices. J’avoue humblement n’avoir aucune réponse structurée à ce stade.

En attendant, voici quelques réactions de collègues ou de collectifs, tous autant sidérés que moi de ces pulsions fascisantes au sommet de l’État :

 

http://www.cpu.fr/actualite/islamo-gauchisme-stopper-la-confusion-et-les-polemiques-steriles/

Communiqué de la CP-CNU (commission permanente du Comité National des Universités) du 17.02.2021

https://academia.hypotheses.org/31060

https://www.cnrs.fr/fr/l-islamogauchisme-nest-pas-une-realite-scientifique

https://blogs.mediapart.fr/pascal-maillard/blog/160221/frederique-vidal-tombe-dans-la-fange-de-l-extreme-droite

http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?article8840

https://www.nouvelobs.com/idees/20210225.OBS40664/islamo-gauchisme-la-virulence-de-ces-attaques-est-inadmissible-en-democratie.html

https://www.eua.eu/news/641:eua-supports-the-conf%C3%A9rence-des-pr%C3%A9sidents-d%E2%80%99universit%C3%A9s-france-in-its-call-to-protect-academic-freedom.html?utm_source=social&utm_medium=Facebook&utm_name=Facebook-social-25-2-2021

https://france3-regions.francetvinfo.fr/centre-val-de-loire/loir-cher/blois/en-pleine-polemique-sur-les-propos-de-la-ministre-frederique-vidal-le-maire-de-blois-boycotte-sa-venue-1972795.html

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