Quand le CNRS demande que l’on noue des partenariats avec des dictatures et des criminels de guerre
29 janvier 2026Il y eu récemment une AG dans mon labo, à laquelle je n’ai pas pu assister pris par des cours. Comme souvent, lors de cette AG des présentations ont été organisées par le CNRS, notamment son « Service Partenariat et Valorisation » : ce sont des personnels extérieurs au labo qui viennent évoquer divers points d’informations. Parmi les thèmes présentés, il y en avait un sur les partenariats internationaux, et un autre sur les VSS (violences sexistes et sexuelles). J’ai reçu, comme toustes les membres du labo, les diapos de la présentation du service Partenariats et valorisation.
Je ne dirai (presque) rien sur le bullshit idéologique qui transpire du diaporama, composé de listes de points et où aucune idée ni aucune question n’affleure à la surface d’un discours technocratique peu inspirant et sans imaginaire politique autre que celui de la reproduction des dominations et de l’état du monde tel qu’il est : en être arrivé à devoir lire cela, dans une période de replis identitaires et de résurgence des idéologies fascistes me désole et permet de bien mesurer l’effondrement intellectuel et moral de nos institutions. Mais le plus important n’est pas là.
J’ai surtout été effaré par la page 35 de ce diaporama. La voici :

Si je comprend bien cette diapo, le Service Partenariat & Valorisation de la Délégation CNRS nous suggère de nouer des partenariats avec au moins deux dictatures (la Turquie et la Tunisie) et avec un État dont les dirigeants sont poursuivis pour crimes de guerre par le Tribunal Pénal International. Ça pose question…
Je rappelle qu’en Turquie en 2016 et jusqu’à maintenant, des centaines de collègues de toutes disciplines ont été conduit.es à l’exil, ou encore ont perdu leur poste, en raison de leur origine ethnique (notamment les universitaires Kurdes) ou en raison de leurs opinions politiques ou encore de leurs sujets de recherche (je pense aux recherches sur le genre, ou en science politique, en écologie politique, etc.) ? Je connais bien cette question turque pour avoir été référent PAUSE de Paris Diderot (PAUSE est un programme supposé soutenir des scientifiques et des artistes en exil en favorisant leur accueil dans des établissements d’enseignement supérieur et de recherche), et pour avoir accompagné dans ce contexte plusieurs collègues turques en exil, mais aussi pour avoir été à l’Assemblée nationale en 2020 avec divers représentant·es de l’université française pour demander une aide pour libérer notre collègue mathématicien franco-turc Tuna Altinel incarcéré dans les geôles d’Erdogan. En 2018, j’ai aussi été sollicité pour donner une conférence introductive lors de la remise du prix Simone de Beauvoir attribué à l’écrivaine et opposante turque en exil Asli Erdogan. Plusieurs universités turques sont des propagandistes du dictateur au pouvoir (l’université de Marmara, par exemple, qui a fait d’Erdogan un docteur honoris causa…), et sont également des repaires connus de l’islamisme le plus radical : a-t-on pris la peine, au CNRS, d’entrer dans le détail des collaborations dangereuses et peu éthiques que cette diapo pourrait engager ? Se souvient-on des croix tracées au marqueur sur les portes des bureaux des collègues turcs et turques ayant signé une pétition pour la paix au Kurdistan en 2016, ce qui les désignait à la vindicte populaire ? A-t-on déjà oublié le décret de loi destituant des centaines de chercheurs et chercheuses, et publié sur le site internet du ministère de l’ESR turc avec la liste des noms des « coupables » afin qu’ils et elles ne puissent plus jamais trouver aucun emploi dans le secteur public ou privé, ce qui les a conduit, quand on ne les avait pas encore privé·es de leurs passeports, à l’exil en France, en Allemagne et en Angleterre, où la plupart végètent encore, souvent avec des petits boulots sordides ?
Que l’on puisse travailler, sélectivement, avec des personnes, bien entendu ! Avec plusieurs collègues, on a ainsi aidé (notamment via des publications, mais aussi l’organisation de conférences, etc.) des universitaires turcs et turques en exil, ou des palestinien·nes qui, il faut le dire, ne trouvent que peu de soutien dans nos institutions qui se prétendent pourtant humanistes. Mais avant de nouer des collaborations avec des institutions et des États, la moindre des choses c’est de se renseigner préalablement très sérieusement (notamment auprès des diasporas et des exilé·es) et d’évaluer les situations au cas par cas, sans jamais accepter de collaborations institutionnelles car cela légitime les pouvoirs en place (je me fais ici le porte parole des collègues turcs en exil en France, qui ont assumé publiquement cette position : https://academicboycottofturkey.wordpress.com/).
Quant à la Tunisie de Kais Saïed, que je connais moins, oublie-t-on qu’il s’agit d’une dictature islamiste dans laquelle « toute critique fondée et argumentée du régime peut conduire à la prison, alors que les infox de ce dernier ne cessent de pleuvoir, imposées comme de indépassables « vérités » » (https://blogs.mediapart.fr/faris-lounis/blog/011224/de-la-democrature-en-tunisie-entretien-avec-hatem-nafti). Le moins que l’ion serait en droit d’attendre d’une institution de recherche comme le CNRS, c’est d’indiquer des points de vigilance lors de partenariats avec des États aussi peu démocratiques que la Tunisie des années 2020. il n’est pas si difficile quand on mène des enquêtes de terrain et qu’on devient un spécialiste d’une aire géographique, culturelle ou politique donnée, d’identifier des pans de la société civile avec qui mettre en place des partenariats de recherche, ou même des alliances épistémiques. Pour ce que j’en vois, les membres de mon labo sont assez aguerris et réflexifs pour faire des choix de cette nature. Mais le CNRS reste bien en deçà de cette exigence réflexive que nous pratiquons assez généralement (même s’il en faudrait toujours plus…) et on nous dit simplement que la Tunisie est sur une liste officielle, édictée par quelque hiérarque de la CEE ou du CNRS, et qu’on peut donc nouer des partenariats sans plus se poser de question…
L’Égypte ne me semble pas non plus un parangon d’humanisme éclairé ni de démocratie…
Finalement, la figure du chercher entrepreneur qui s’est installée dans nos métiers, favorisées par les réformes libérales et utilitaristes de l’enseignement supérieur et de la recherche depuis plus de 20 ans, serait assez bien illustrée, de manière cocasse, par une autre figure, populaire cette fois : celle de Mr. Demesmaeker dans la bande dessinée « Gaston Lagaffe ». Cet entrepreneur hante les bureaux de la rédaction de Spirou Magazine, où travaille – et sommeille – Lagaffe, une liasse de documents à la main, en s’agitant en tous sens et en vociférant « Mes contrats ! Mes contrats ! ». Contrats qu’il n’arrive jamais à signer avec Spirou, par la faute des gaffes récurrentes de Gaston. les CNRS c’est Spirou et son imaginaire du chercheur se résume à une obsession, celle des contrats de Demesmaeker…
Par ailleurs, se pose-t-on par ailleurs la question de la place des femmes dans ces pays avec lesquels on nous demande d’engager des collaborations ? Il est plus que signifiant de l’insignifiance qui est désormais notre quotidien que dans la même AG du labo, un théâtre forum sur les VSS (Violences Sexistes et Sexuelles) était organisé peu de temps après cette incitation à signer des partenariats avec des pays peu connus pour leur attention aux inégalités et violences de genre. Demain, on nous expliquera peut-être qu’il faut nouer des collaborations avec l’Iran et on devra subir ce discours sans réagir ? En est-on là dans nos universités et au CNRS, au nom du business as usual ?
Enfin, le cas des collaborations avec Israël est également plus que problématique : nous savons toustes que de nombreux experts internationaux ont dénoncé les crimes de guerre commis par l’armée israélienne à Gaza et au-delà (Syrie, Liban, etc.), et on sait également que les universités israéliennes sont complices de ces crimes par l’appui idéologique mais aussi parfois technique qu’elles procurent au pouvoir et à l’armée. Sans même parler de la destruction par bombardement de la quasi totalité des écoles, lycées, collèges, universités, bibliothèques, musées, lieux patrimoniaux, hôpitaux, les assassinats ciblés de journalistes, d’enfants et de civil·es, les locaux de l’ONU détruits, et sans oublier les destructions systématiques de l’environnement naturel et de l’agriculture à Gaza… Et je n’oublie pas que dans le même temps, l’évacuation des lauréats palestiniens de Gaza du programme Pause a été bloquée avec ordre de « suspendre l’instruction » des dossiers venus de Gaza (voir, entre autres réactions, la question écrite au Sénat soumise par Ian Brossat).
Comme toustes les intellectuel·les dans l’Histoire, nous aurons des comptes à rendre, n’en doutons pas, et selon qu’on aura agi ou qu’on sera restés indifférent·es face à la montée des fascismes de tous ordres, on sera comptables comme l’ont été les intellectuels qui ont collaboré avec le régime pétainiste, ou avec d’autres régimes totalitaires, staliniens, fascistes ou nazis.
Ma question est donc la suivante : que pouvons-nous envisager collectivement de faire pour protester contre ces injonctions à collaborer avec des régimes fascistes, racistes, écocidaires et anti-féministes ? Pour relever un minimum la tête et dire, simplement, que non, la course aux contrats et à la valorisation ne peut pas se faire au détriment du respect des droits humains et des valeurs humanistes supposées portées par la recherche et l’enseignement supérieur.

