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Anna Politkovskaïa et Boris Mikhailov, pour en savoir plus sur la Russie contemporaine

Je viens d’écouter sur France Culture “Femme non rééducable“, une pièce de Stefano Massini qui raconte la vie, et surtout les enquêtes d’Anna Politkovskaïa en Tchétchénie. C’est du théâtre, mais on sait aussi que ça a existé. C’est donc l’histoire d’une journaliste, mais pas l’une de ces idiotes (ou de ces idiots) formés à l’écriture ou aux sciences politiques et qui causent dans le poste en y énonçant doctement leurs “analyses”. Non, c’est l’histoire d’une femme qui se déplace, qui observe, qui interroge, et qui décrit des faits : du témoignage, c’est à dire tout ce que les historiens académiques détestent. Du témoignage, mais surtout de l’enquête de terrain. C’est ce qui est nécessaire aujourd’hui pour sortir de la vaine farandole des opinions colportées et du sens commun asséné. C’est une pièce théâtrale qui glace les sangs, et qui permet de mieux comprendre ce qui se passe en Russie aujourd’hui. Pas parce qu’Anna Politkovskaïa proposerait des analyses géostratégiques, non, surtout pas, mais parce qu’elle témoigne des horreurs vécues tant par les Tchétchènes que par les Russes. Des horreurs commises par les deux camps aussi. Une déshumanisation sidérante, collective, massive, irréparable. Pas d’enchaînement causal, ni de jugement sur les bons et les méchants, non, plutôt le goût du sang et l’odeur de la chair brûlée par les bombes, l’accumulation des haines, des vengeances, la misère partout, la faim, les pannes quotidiennes de courant et d’eau, la vie rendue impossible par les mafias, la corruption, etc. Nous, en Europe, on n’a rien vu de ce qui s’est passé à l’Est depuis la chute du mur. On n’a pas voulu savoir. Maintenant, il est un peu tard… Anna Politkovskaïa a été assassinée pour son travail d’enquête parce qu’elle était une vraie journaliste, pas un perroquet propagandiste. En revanche, personne ne menacera jamais les éditorialistes de France Inter ou de BFM TV. Et on comprend bien pourquoi : ils ou elles ne disent rien de gênant car ils et elles n’ont rien vu, rien touché du doigt, tant ils et elles restent assis devant leurs écrans et leurs micros, le cul rivé sur leurs chaises. Anna Politkovskaïa a vu, a enquêté et a témoigné. La pièce transcrit cela, et on en sort avec la chair de poule. Fermez donc Facebook durant une heure et demie et vous sortirez de cette écoute à la fois terrifié.es mais aussi plus authentiquement informé.es que si vous aviez subi les sempiternelles analyses géostratégiques sur la Russie de Poutine ou sur les enjeux économico-gaziers de la guerre en Ukraine.

Ensuite, si vous avez encore envie d’en savoir plus, allez à Paris à la Maison Européenne de la Photographie pour visiter l’exposition du photographe ukrainien Boris Mikhailov. J’avais déjà vu plusieurs de ses expositions, bien avant que la guerre en Ukraine ne le propulse sur le devant de la scène de la photographie documentaire. Je trouvais son travail fabuleux, et je le trouve encore fabuleux. Car lui aussi témoigne à sa manière du désespoir dans la Russie post-soviétique.

On n’a rien voulu voir, ni comprendre, nous, en Europe, car on a pensé que c’était finalement bien suffisant que le mur tombe et que le communisme soit vaincu. On comprend aujourd’hui un peu plus intensément notre erreur…

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