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Réflexions

Plus de 9000 enseignants-chercheurs dénoncent la destruction de l’université et de la recherche par l’actuel gouvernement

Depuis 2009, qui a vu les plus importantes mobilisations des universitaires, des chercheurs et des étudiants depuis mai 1968, la réforme de l’université mise en œuvre par V. Pécresse et poursuivie et amplifiée par G. Fiorasso, est dénoncé par l’ensemble des personnels des institutions universitaires et de recherche. Depuis 2009, et même depuis le début des années 2000, universitaires, chercheurs, et personnels administratifs sont descendus régulièrement dans la rue, souvent avec les étudiants, et ont continué à manifester leur profond désaccord avec les politiques de marchandisation de l’éducation, et avec la mise sous tutelle de la recherche par les entreprises et par le marché de l’innovation.

Ce sont deux visions irréconciliables du savoir qui s’opposent. Du côté des libéraux (du PS à l’UMP), le savoir n’a d’autre enjeu que d’être utile à l’économie de marché, à l’innovation technologique, et à une ingénierie sociale mise au service de l’acceptabilité de l’innovation et du marché. Utile, la connaissance servirait donc, au vrai sens de la servitude, à asservir les peuples aux diktats du marché et à la Sainte Église des économistes libéraux. Contre cette vision obscurantiste du savoir, la majorité des universitaires reste attachée à une conception inspirée par le siècle des Lumières et par sa philosophie : le savoir y est pensé comme un facteur d’émancipation sociale et de formation de citoyens aptes à décider de la conduite de leur vie sur des bases rationnelles, c’est à dire sur les bases de l’analyse critique, de l’érudition, et du débat argumenté.

Ce débat entre l’utilitarisme libéral et l’émancipation sociale n’a pas eu lieu dans l’espace public, en dépit de l’immense énergie que de nombreux collègues et étudiants ont mobilisé, depuis des années, en produisant des analyses, des textes, des vidéos, des articles de blog, et bien entendu, en descendant dans la rue.

C’est que les universitaires critiques doivent faire face à une féroce censure médiatique, et à des dénigrements systématiques. J’en avais donné un exemple ici. La grande majorité des médias est en effet aux ordres de commanditaires, qui sont les actionnaires et les annonceurs des entreprises de presse. Ces actionnaires et ces annonceurs souhaitent, de toute évidence, être les premiers bénéficiaires de la mise au pas des universités et de la recherche. Quand Total aura la main sur les recherches en écologie, quand EDF financera la recherche sur les énergies renouvelables, ou quand Microsoft et Google seront les commanditaires des études sur les technologies de l’information et de la communication, il est prévisible que nous accéderons enfin au meilleurs des mondes… Sauf que ce monde ne sera pas un monde commun : il sera le monde des puissances économiques, et de leurs serviteurs zélés au sein des entreprises de propagande médiatique.

Les journalistes, dont la formation ne brille en général ni par une véritable dimension critique, ni par des compétences d’analyse de la complexité, sont donc peu enclins à chercher à comprendre les enjeux philosophiques, politiques, économiques, sociaux et éthiques du débat autour des réformes universitaires. La complexité du fonctionnement des universités et de la recherche leur échappe totalement, d’autant plus que leur formation à l’enquête de terrain, ou du moins à l’investigation journalistique, est plus que sommaire en France et qu’une fois pris dans les exigences de la profession, ils n’ont que très peu de chance de pouvoir exercer leur métier à la manière d’un Albert Londres. Réduits au journalisme de “desk“, c’est à dire à la bureaucratie informationnelle du copier-coller, ils se contentent la plupart du temps de reproduire la pensée dominante, c’est à dire l’idéologie des dominants : les universitaires seraient récalcitrants au changement, ils passeraient leur temps à faire grève, ils prendraient en otage les étudiants, ils ne feraient que critiquer sans jamais rien proposer,  etc. Le journalisme de non-investigation et de sens commun accompagne ainsi les réformes les plus réactionnaires en masquant leurs effets et leurs cadres idéologiques. Qu’une centaine de “poussins” démagogues se mobilisent sur Tweeter au nom de l’économie de marché, ou que quelques bœufs réactionnaires à bonnets rouges brûlent des portiques d’autoroutes pour célébrer leur croyance dans la consommation automobile et pour déclarer leur adoration aux énergies fossiles, et voilà les tâcherons de la presse ravis d’annoncer une révolution. Mais que des dizaines de milliers de chercheurs, d’intellectuels et d’étudiants se mobilisent durant plusieurs années pour défendre l’université et les valeurs du savoir, ou encore qu’ils rédigent des textes argumentés qui dépassent 140 caractères et ne contiennent aucun hashtag ni aucun poncif reproductible à l’infini, voilà qui dépasse leur entendement…

D’autres facteurs ont, également, leur importance pour expliquer l’échec des universitaires à contrer la destruction de leurs institutions : le taux de syndicalisation dans l’éducation nationale reste plus élevé que dans d’autres professions, mais il est en baisse et semble se situer aux alentours de 12 % des personnels. Ensuite les habitudes de co-gestion de ces syndicats, et leur virage conservateur, les amènent à ne plus s’opposer qu’à la marge, et encore très ponctuellement aux réformes imposées par le ministère de l’éducation nationale. Les principales mobilisations universitaires de ces dernières années ont, d’ailleurs, été impulsées par des coordinations informelles : SLU ou SLR, par exemple. Ces coordinations, s’inscrivant dans l’éthique universitaire des collectifs anonymes, ont eu tendance à refuser de mettre en avant des “porte-paroles” : là encore, ça n’a pas facilité la tâche des tâcherons de l’écriture journalistique qui ne relaient la plupart du temps une parole militante que si elle leur semble “autorisée”. Ce qui, bien entendu, dans le cas d’un mouvement social comme celui de la contestation des réformes universitaires, n’a aucune signification politique. Enfin, cette situation est amplifiée en raison de la médiocrité intellectuelle et politique dans laquelle se complaisent les syndicats étudiants, en particulier l’UNEF. Ce syndicat étudiant majoritaire vote en effet toute réforme pourvu qu’une carotte corporatiste et qu’une bonne dose de démagogie lui donne les justifications suffisantes pour ne pas voir l’ensemble des destructions à l’œuvre dans les services publics.

On ne saurait cependant dédouaner le monde universitaire lui-même de toute responsabilité dans l’échec de sa lutte contre les réformes libérales : d’une part, les présidents d’universités et les directeurs de grands écoles ont vu dans ces réformes l’occasion d’assoir leur pouvoir en réduisant les contres pouvoirs qui encadraient leur action, et ont adhéré à l’idée de soumettre les universités aux exigences patronales des bassins d’emplois locaux. Cela leur donnait également la possibilité de reconstituer les mandarinats et le clientélisme qui avaient été dénoncés en mai 68, et qui avaient reculé sans toutefois disparaitre. Aujourd’hui, l’autoritarisme et le clientélisme règnent en maître, largement amplifiés dans leurs effets par la réforme “LRU” et par le passages des établissements aux “Responsabilités et compétences élargies” (RCE). D’autre part, bien des collègues n’ont pas brillé par leur clairvoyance, et ont contribué activement aux défaites. L’exemple le plus récent de cette absence de clairvoyance politique et d’esprit critique aura été la lamentable participation d’un grand nombre d’universitaires aux Assises de l’Enseignement Supérieur en 2012, participation que j’avais fermement condamnée à l’époque. Les résistances, ainsi que les prédictions de l’effondrement que tout le monde constate aujourd’hui, ont cependant été nombreuses : voir en particulier ce que nous disions et annoncions ici dès 2003, ou ici dès 2007. Nul ne pourra donc dire “on ne savait pas”.

Mais en dépit de ces sombres perspectives, l’université bouge encore, et elle emmerde les réactionnaires utilitaristes de tous poils, qu’ils soient encartés à l’UMPS, au PSUMP, ou à l’UNEF.

C’est ainsi qu’en quelques jours, une pétition en ligne dénonçant les réformes libérales et le traitement complaisant de ces réformes par les journalistes du Monde, a recueilli plus de 9000 signatures d’universitaires !

https://www.change.org/fr/petitions/tribune-le-changement-a-l-universite-et-dans-la-recherche-c-est-maintenant

Là encore, cette pétition a circulé dans l’indifférence à peu près totale des médias, et les rares commentaires médiatiques ont, comme à leur habitude, négligé le fond du problème pour se concentrer sur la forme. Comme l’indique Blaise Magnin, dans un article d’ACRIMED, en mobilisant un corpus de presse pour dénoncer la paresse intellectuelle des commentateurs :

Même si l’existence de cette pétition est désormais portée à l’attention du public, on ne saurait dire que cette salve d’articles au contenu standardisé et largement inspiré par l’AFP compense la médiocrité d’une information à moitié frelatée par sa présentation racoleuse, voire carrément malveillante, dans le cas du Monde, ni surtout le silence habituel et quasi général des grands médias sur la dégradation continue du service public d’enseignement et de recherche depuis de le vote de « l’autonomie des universités ».

France Info a tout de même diffusé une chronique à ce sujet :

http://www.franceinfo.fr/education-jeunesse/question-d-education/tir-de-barrage-des-enseignants-chercheurs-contre-la-reconduction-de-genevieve-f-

Le magazine politique en ligne Regards a, lui aussi, commenté cette pétition :

http://www.regards.fr/web/8-000-universitaires-en-colere,7650

Pour le reste de la presse et des médias audiovisuels : circulez, y’a rien à voir. Ce qui ne nous empêchera pas de continuer à lutter pour une université et pour une recherche qui ne soient pas au service des seules puissances économiques et politiques, rassurez-vous…

Discussion

Une Réponse à “Plus de 9000 enseignants-chercheurs dénoncent la destruction de l’université et de la recherche par l’actuel gouvernement”

  1. L’Humanité semble être le seul quotidien de la presse nationale à avoir remarqué que plus de 10000 universitaires, doctorants et personnels du supérieur ont signé cette pétition :

    http://www.humanite.fr/le-monde-universitaire-en-colere-et-en-detresse-520179

    Le monde universitaire, en colère et en détresse
    Entretien avec Pierre-Yves Baudot
    Propos recueillis par Sarah Sudre
    Mercredi, 16 Avril, 2014
    Déjà 10 000 signataires pour la pétition des enseignants-chercheurs, « Le changement à l’université et dans la recherche, c’est maintenant ? ». Face à la dégradation des conditions de travail, les universitaires demandent la parole. Explications avec Pierre-Yves Baudot, maître de conférences en science politique à l’Université Versailles-Saint-Quentin en Yvelines.

    La pétition des enseignants-chercheurs, fait suite au discours du 2 avril de la ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche, Geneviève Fioraso. Le monde universitaire est en colère ou en détresse ?
    Pierre-Yves Baudot : En colère parce que notre ministre a une vision de l’Enseignement Supérieur bien éloigné de la réalité de nos pratiques.
    Cette pétition a été signée aussi bien par des professeurs que par des jeunes chercheurs ou doctorants… et non par des entités politiques ou syndicales. Nous avons souhaité mettre en lumière ce qu’il se passe réellement dans nos universités. Les réformes actuelles du gouvernement, dont les restrictions budgétaires, menacent la qualité du travail des enseignants et surtout celle des étudiants. C’est aussi un signe de détresse car nos universités sont dans une situation délicate. Si Versailles-Saint Quentin en Yvelines a fait l’actualité du mois de décembre, d’autres subissent les mêmes difficultés financières. Si on ne s’attendait pas en 2012 à ce que François Hollande reviennent sur la loi LRU(2), on espérait que certaines dérives importantes, comme l’absence de contre-pouvoir au sein des Université, soient fortement corrigées. Il n’en a rien été.

    Justement, en pleine faillite financière, comment se porte l’Université de Versailles-Saint Quentin en Yvelines ?
    Pierre-Yves Baubot : L’Etat et l’Université ont indiqué en décembre 2013 un déficit de 7,2 mllions d’euros concernant notre université. Dans les faits, nous ne savons pas vraiment quelle est la situation budgétaire réelle de l’UVSQ. Les Unités de formation et de recherches n’ont pas reçu l’intégralité de leur dotation.Paradoxalement, la faillite n’est pas visible à vue d’œil. C’est une fac’ assez récente avec des bâtiments quine sont pas encore décrépis. Pour autant, aujourd’hui l’Université n’est plus en mesure de tenir ses engagements en termes d’accessibilité aux personnes handicapées, notre ascenseur étant en panne. Nous sommes obligés de faire avec des moyens extrêmement contraints.

    De fait, quelles en sont les conséquences sur le parcours universitaire des enseignants et de leurs étudiants ?
    Pierre-Yves Baudot : Nous avons été obligés de réduire les volumes d’enseignement. Aujourd’hui, ils n’ont plus que 12 semaines de cours magistraux (13 semaine auparavant, ndlr). Cela amène les enseignants titulaires à assurer des cours qui pouvaient auparavant être confiés à des vacataires. Conclusion, on prend la place des vacataires et ils doivent retrouver une place ailleurs, s’ils le peuvent. Une véritable précarité, pour ces non-titulaires, qui doit cesser. Alors la question se pose : Jusqu’où allons-nous aller pour réduire nos dettes? Autre démarche à but économique, publier les cours sur internet. Mais nous allons perdre tout contact avec les élèves. L’échange direct, le face-à –face, sont des moments de partage, de vie, à préserver entre l’enseignant et les étudiants. Finalement, on doit travailler autrement. Le corps professoral a fait des efforts pour le « zéro papier », par exemple. C’est une très bonne chose. Mais cette volonté de faire des économies ne doit pas endommager la qualité de notre mission pédagogique. Je tiens à rappeler qu’avant d’être “un centre de coût et de profit”, comme le voudrait notre ministre, nous sommes un lieu d’apprentissage.

    L’innovation est-elle encore possible aujourd’hui ?
    Pierre-Yves Baudot : Oui. Les enseignants et les chercheurs sont productifs, c’est certain. On s’investit énormément dans notre métier. Nous sommes pris dans des injonctions contradictoires. Nous devons travailler à assurer l’insertion professionnellede nos étudiants, sans le soutien de structures qui devraient normalement s’en occuper. Mais nous devons aussi publier, répondre à des appels d’offre sur des contrats de recherche…L’autonomie promise ne s’est traduite que par une bureaucratisation croissante. Le temps que nous pouvons effectivement passer à la recherche n’est pas aussi important qu’il devrait l’être. C’ets pourtant l’une des conditions pour jouer le jeu de l’excellence. À moins que celle-ci ne soit réservé qu’à quelque-uns? Si le gouvernement souhaite que l’enseignement supérieur reste un lieu de transmission du savoir, il faudra ouvrir un réel débat rapidement et laissez la parole à ceux qui travaillent et étudient au quotidien dans les universités.

    (1) Loi d’autonomie des universités mise en place en 2007, sous le gouvernement Sarkozy. Elle leur donne la possibilité de gérer leur masse salariale et leur patrimoine.
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    Posté par Igor Babou | 17 avril 2014, 5 h 29 min

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